Editorial de Lettres Persanes
Ali Larijani : maître du Majles, complice des réformateurs
03 June, 2016
L'élection d'Ali Larijani à la présidence du Parlement signale la victoire de la liste menée par Rouhani et conforte un déplacement des lignes politiques iraniennes vers le centre.
Roohollah Shahsavar et Delphine O | Photo: Shargh

 

Trois mois après le premier tour des élections législatives, la composition du dixième Parlement iranien est enfin connue. 290 élus, dont 178 nouveaux députés (un taux de renouvellement supérieur à 75%), 17 femmes (un record depuis la Révolution islamique), seulement 5 religieux, 31 retraités, 50 professeurs ; un niveau de diplôme particulièrement élevé (146 détenteurs d’un Master, 111 docteurs) ; une moyenne d’âge autour de 50 ans. La liste de l’Espoir, présentée par la coalition de réformateurs et de conservateurs modérés et menée par le triumvirat Rouhani-Rafsanjani-Khatami, remporte 150 sièges, contre un peu plus d’une centaine de sièges pour les ultra-conservateurs.

Après plusieurs semaines d’intenses spéculations, le nom du nouveau président du Majles est finalement connu. Ali Larijani est élu pour la troisième fois à la tête de la chambre monocamérale de l’Iran. Lors de l’élection du président, 50 députés de la liste de l’Espoir ont préféré Larijani à Mohammad Reza Aref, pourtant chef de file de ladite liste à Téhéran.

Que faut-il en conclure ? Qu’Aref n’a pas été jugé capable par ses pairs - y compris de son bord politique - de remplir le job de président du Majles : manoeuvrer entre les diverses fractions et tisser savamment des alliances, souvent éphémères, mais indispensables à un vote au Parlement. L’ancien candidat à l’élection présidentielle, qui s’était retiré au profit de Rouhani en 2013, n’a pas su convaincre de ses capacités de leadership. A l’inverse, Larijani, fin tacticien, a su faire preuve depuis 2008 d’un sens aigu du compromis et d’une capacité d’adaptation remarquable - qualités indispensables à celui qui aspire à devenir primus inter pares en politique, iranienne a fortiori.

C’est pourquoi le groupe parlementaire issu de la liste de l’Espoir et composé de réformateurs a décidé de ne pas présenter son champion, Aref, et de soutenir la candidature de Larijani - comme ils l’avaient déjà fait lors de la campagne législative. D’ailleurs, pour Mehdi Kouchakzadeh, ancien leader ultraconservateur qui a perdu son siège au nouveau Parlement,

“que la tête de liste des reformateurs à Qom (Larijani) emporte la présidence de l’Assemblée, ou que la tête de liste des réformateurs à Téhéran (Aref) gagne, ne fait aucune différence”.

L’abstention d’Aref ne sonne donc pas, comme certains l’ont annoncé, la défaite des réformateurs. Tout d’abord parce que Larijani lui-même a mené la liste de l’Espoir, qu’il est proche de Rouhani et qu’il connaît assez bien les conservateurs pour gérer habilement les méandres des coalitions à construire. Mais aussi parce qu’un coup d’oeil sur le bureau du Majles suffit de s’en persuader, comme le relève le journal Shargh :

“À la fin de ce marathon, les conservateurs proches de Larijani ont obtenu 5 des 12 sièges du bureau (président, deux secrétaires et deux observateurs). La liste de l’Espoir égalise cette victoire en remportant elle aussi 5 sièges (deux vice-présidents, deux secrétaires et un observateur). En revanche, les autres conservateurs rassemblés autour du Front de la résistance (Paydari) ne repartent qu’avec 2 sièges du bureau.”

A noter que le premier vice-président, Masoud Pezeshkian, est un véritable réformateur; le second, Ali Motahari, un conservateur modéré qui s’est rallié à Rouhani.

Au-delà de la portée symbolique de la réélection de Larijani (237 voix sur 290, un record), le constat d’un déplacement des lignes politiques vers le centre s’impose. La disqualification, par le Conseil des Gardiens de la Constitution, de Minoo Khaleghi, une réformatrice à qui il est reproché d’être apparue tête nue en Europe et d’avoir serré la main d’hommes étrangers, a été contestée par Rouhani lui-même, ainsi que Larijani et Motahari - trois anciens conservateurs, aujourd’hui leaders de la coalition portée par les réformateurs. Larijani sait qu’il n’aurait pu être élu sans le soutien de Khatami et des réformateurs, seuls à pouvoir s’appuyer sur une base populaire ; les réformateurs savent, eux, que pour l’emporter sur les ultra-conservateurs, ils ont besoin de créer un nouveau front qui inclut les conservateurs modérés, à commencer par Larijani.

En tout état de cause, Rouhani dispose d’une majorité indéniable au Parlement. Certes, seuls 105 députés ont assisté à la première réunion du groupe issu de la liste de l’Espoir. Mais ils sont 158 à avoir voté pour Pezeshkian, le vice-président réformateur allié de Rouhani. C’est ce chiffre qu’il faut retenir pour visualiser la répartition des futurs votes au Majles. A minima, aucun groupe ne réussira à rassembler les voix suffisantes pour remettre en cause l’accord nucléaire et les choix diplomatiques de Rouhani. A maxima, le président sera en mesure de mettre en oeuvre son agenda de réformes économiques afin de s’assurer une réélection en juin 2017.

A l’image de la victoire de Larijani, l’élection d’Ahmad Jannati (emblème des ultra-conservateurs iraniens et déjà président du Conseil des Gardiens) à la tête de l’Assemblée des experts n’a pas manqué de confirmer, aux yeux des médias occidentaux, que la scène politique iranienne est toujours dominée par les ultra-conservateurs. Mais plutôt que de focaliser leur attention sur Jannati, les commentateurs de tous poils auraient été plus avisés d’écouter les déclarations de Hashemi Rafsanjani. Celui-ci a justifié son absence de candidature en expliquant… qu’il aurait autant de pouvoir en tant que membre de l’Assemblée que comme président.

Un simple constat qui cache une réalité inédite : aujourd’hui, le poids et l’influence de Rafsanjani dans le jeu politique iranien (élu avec 2,3 millions de voix, contre 1,3 million pour Jannati) sont suffisamment assurés pour qu’il se dispense de concourir à la mandature suprême de l’Assemblée des experts. Si Jannati a été élu avec 51 voix, ce suffrage est la marque non de sa force, mais de sa faiblesse. 51, c’est le maximum de voix que les ultra pourront jamais remporter au sein de l’Assemblée (si Rouhani ou Rafsanjani s’étaient présentés, Jannati aurait été écrasé). 51 voix, c’est moins que 58 : le nombre de voix nécessaires à l’élection du prochain Guide suprême. En somme, Rafsanjani et Rouhani ont astucieusement choisi de ne pas investir leur énergie et leur capital politique dans l’élection à un poste sans véritable substance, dans un organe sans rôle exécutif.

Un an avant l’élection présidentielle, l’architecture du jeu politique iranien est donc redessinée et confirme la montée en puissance d’une coalition du centre, incarnée par le trio Rouhani-Rafsanjani-Larijani, aux dépens des ultraconservateurs.

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