Exposition de Saleh Tasbih à Téhéran
"Les oiseaux de Bagh-e Shah" : une exposition sur la Révolution de 1905
10 June, 2016
L'artiste Saleh Tasbih présente à la galerie Aaaran à Téhéran une exposition chargée de symboles sur la Révolution constitutionnelle de 1905.

Saleh Tasbih, artiste iranien, présente une exposition sur l’histoire d'un prisonnier politique célèbre de l’ère de la Révolution constitutionnelle que connut l’Iran en 1905 : Maleko Almotakalemin, figure de proue des constitutionalistes et grand orateur.

C’est en effet par le biais d’une exposition que Saleh Tasbih tente de nous raconter des évènements qui remontent déjà à 120 ans. Pour comprendre le contexte historique de son oeuvre, il faut remonter à l’année 1905, date à laquelle débuta un mouvement révolutionnaire dont l’objectif était de forcer le roi de l’époque, Mozaffar Ad-dine Shah, à signer une Constitution – la première de l’histoire de l’Iran. Alors que ce dernier décède peu de temps après, il est remplacé par son fils, Mohammad Ali Shah, qui avec l’aide des Russes et des Anglais fait bombarder le parlement iranien et s’attaque aux intellectuels et aux journalistes favorables à la Constitution. Suivra une vague de répressions, de tortures, d’emprisonnements et d’assassinats politiques. Le Shah se confinera alors dans sa résidence à l’ouest de Téhéran, Bagh e Shah (littéralement « le jardin du roi »). C’est de ce jardin, lieu même d’innombrables tortures, que vient le titre de l’exposition.

L’artiste Saleh Tasbih nous offre à travers son exposition une relecture de l’histoire, à sa manière, comme l’indique le titre de l’exposition :  «  Les oiseaux du Bagh e Shah, une relecture de l’histoire ».

La volonté de l’artiste est claire : nous faire redécouvrir ce pan de l’histoire de l’Iran de manière symbolique et imagée. Il devient dès lors aisé pour nous de faire un parallèle entre son œuvre et celle de l’histoire. Tasbih utilise dans son exposition des oiseaux morts et empaillés, symboles de cette liberté opprimée.  La répression des intellectuels et des journalistes a souvent été d’actualité dans différentes périodes de l’histoire du pays.

  

Cette exposition n’a donc pas pour unique but de nous narrer une histoire issue du passé, mais également de nous offrir un regard artistique et original sur l’Histoire. Poèmes, chansons et images sont autant de moyens qui permettent à l’artiste de nous re-conter cette dernière de manière moins conventionnelle. Les grands silences de l’Histoire ont également contribué à l’élaboration de cette symphonie. L'exposition nous incite à nous interroger sur la nécessité de relire l’Histoire à travers le médium artistique. De nombreux philosophes et écrivains se sont penchés sur ce sujet, à savoir l’intérêt de l’art au service de la compréhension de l’Histoire ou de certaines parties de cette Histoire.  

C’est ainsi qu’Hegel a développé sa théorie de la « mort de l’Art », en étudiant le regard des artistes de différentes époques et en critiquant ses contemporains. De même, c’est en étudiant les œuvres artistiques de plusieurs périodes historiques et en s’inspirant des idées des artistes de ces périodes que Michel Foucault a construit ses idées philosophiques. Selon Foucault, afin de comprendre en profondeur les idées et problèmes d’une époque donnée, il est nécessaire de se référer aux artistes de cette époque et lire la réalité de l’histoire à travers leurs yeux et leur sensibilité. C’est par ce même biais que des notions comme la folie, l’emprisonnement, le sexe, la crise sociale acquièrent davantage de limpidité pour le contemporain.

Il semble donc que Saleh Tasbih ait usé de la même méthode afin de rendre plus claire à nos yeux cette portion de l’Histoire du pays. L’artiste explique ainsi son projet : « Les circonstances de la Révolution constitutionnelle de 1905 sont gorgées d’images, de symboles et de signes. Il semble que tous les acteurs impliqués dans ces évènements nous aient parfaitement communiqué leurs sentiments, les journalistes à travers leur excellente couverture des évènements, les poètes et écrivains à travers leur éloquence dans le choix des mots, le roi à travers son oppression. Tous ont donc contribué à la production d’images et de symboles pour cette période de l’Histoire ».

 

L'artiste a - en guise de parabole - accroché, aligné et mis en relief des corps d’oiseaux sans tête, dans des boîtes et des cadres en bois. Il a également utilisé des photos de l’époque, photos en noir et blanc et symboles d’une réalité historique indubitable. Il applique ces photos sur du verre, symbole de transparence. Une bande sonore composées de chansons tristes, mélancoliques mais aussi vivantes et profondes, accompagne le visiteur dans l’exposition.

 

Tasbih se sert également de décors sombres, ponctués d'oiseaux à la présence lumineuse. Grâce à quelques lignes explicatives apposées à côté de ses productions, la compréhension de l’exposition par le visiteur et sa lecture en sont facilitées. Mirza Ebrahim Tabrizi (membre du parlement et journaliste) est par exemple incarné par un oiseau mort dans une boite contenant un miroir, symbolisant peut-être le fait que Mirza Ebrahim était inconnu de son temps. Mohamad Ali Shah, le despote, est quant à lui représenté par un hibou, oiseau de mauvaise augure, condamné à regarder infiniment son obscur reflet dans le miroir collé en face de lui. Un corbeau à la bouche ouverte incarne le symbole du « monstre de la mort », Vladimir Liakhov, ce cosaque russe qui a semé terreur et barbarie au cœur de Téhéran.

Ces symboles, connus de tous, sont facilement identifiables et clarifient la lecture. C’est pourquoi cette exposition ne s’adresse pas seulement à un type de visiteurs en particulier, mais à tous les Iraniens.  

Soor Esrafil

 

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