Un papier de Samuel Hauraix sur notre blog @Regards_Persans en partenariat avec Rue89
Avoir acces à un « autre Iran » à travers #Internet
17 June, 2016
Contre les préjugés, ces internautes se battent pour montrer un « autre Iran »

C’est un tout petit village perdu au fin fond des montagnes du nord-est de l’Iran. À peine 1 000 âmes y vivent. Reculé, le village de Kang n’en est pas moins connecté. Pour preuve, sa page Facebook compte plus de 2 000 «  j’aime  », et son compte Instagram... plus de 40 000 abonnés !

Sur les pages de ce «  Beautiful Ancient Village  », connu des touristes avisés, on montre de superbes paysages, des scènes de la vie de tous les jours, de la tranquillité, des sourires...

 

 

Kang est un exemple, parmi tant d’autres, de cet Iran qui se montre de l’intérieur. Pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène, il suffit d’aller balader ses doigts sur Instagram, hyper populaire là-bas puisque c’est l’un des rares réseaux encore ouverts.

Le quotidien d’un berger sur Instagram

Un peu moins de 130 000 personnes suivent le compte «  everydayiran  » (présent également sur Twitter). Chaque jour, là encore, une image, une petite scène de la vie quotidienne. Des versions «  locales  » existent pour les villes de Téhéran, Kashan ou Ardabil.

 

 

«  L’Iran, c’est juste un grand désert. »

«  L’Iran c’est dangereux. »

«  Les Iraniens n’aiment pas les Occidentaux. »

À partir de chaque idée reçue, plus ou moins répandue chez nous, il tente de convaincre du contraire par l’image. Efficace.

 

 

 

Ce preneur d’images spécialisé dans le contenu touristique raconte : 

« L’idée de ce procédé m’est venue sur place, lorsque j’ai réalisé que tous les clichés des Occidentaux étaient faux. Parfois, j’ai volontairement grossi les traits. Mais il me semble que le second degré est clair. Il y a quand même beaucoup de bonnes intentions dans ce film, qui interpelle, appelle à réfléchir.  »

 

C’était son tout premier voyage là-bas. Un mois avant le départ, fin février 2016, Benjamin, avec un ami, était à la recherche d’une «  destination pas trop commune  ». Ce sera l’Iran, un pays qu’il sait «  à risque. Mais j’avais déjà entendu des retours positifs. Donc mes préjugés étaient amenuisés. J’avais bien compris qu’il ne fallait pas confondre les Iraniens avec le régime.  »

Télégram pour l’hébergement

C’est justement grâce à l’aide précieuse d’un Iranien que leur voyage a été permis. Reza Faali, un doctorant à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne rencontré fortuitement, a été leur «  M. logistique  ». «  Ils voulaient voir le “ vrai Iran ” mais ne connaissaient personne sur place », raconte l’intéressé.

« Alors via l’application Télégram, j’ai sollicité mes amis sur place pour qu’ils les hébergent.  »

Une aide naturelle pour lui, voire nécessaire : «  Quand ils sont revenus en France, je leur ai dit : “ Dites la vérité. ” » Il n’a pas été déçu par le résultat : «  La majorité de mes amis l’ont remercié pour avoir partagé la réalité. Moi je pense que cette vidéo est un bon début pour accélérer le voyage des idées iraniennes en France. C’est un début d’ouverture de l’Iran vers l’étranger.  »

«  Notre aveuglement sur l’Iran  »

Comme cette vidéo, de nombreuses entreprises de dédiabolisation du pays fleurissent sur Internet. Prenons l’exemple de cette coureuse suédoise : Kristina Palten a parcouru près de 2 000 kilomètres à travers le pays, dans une course à pied contre les préjugés.

Des préjugés qui ont la vie dure, à entendre Marjan Saboori, directrice del’Office du tourisme de l’Iran à Paris :

«  La plupart du temps avant le départ, les touristes imaginent l’Iran comme un pays “ arriéré ”. Leurs préjugés changent dès leur arrivée à l’aéroport de Téhéran, pour tous, sans exception.  »

Elle ajoute : «  Bien sûr qu’on espère qu’ils vont partager leurs photos à leur retour, montrer la réalité. Car pour nous ce sont les meilleurs ambassadeurs. Mais on ne les pousse pas à le faire ! Ils le font par eux-mêmes.  »

 

 

Le journaliste-animateur Renaud Marquot, parti seul en touriste, a lui aussi été de ceux-là : se rendre compte sur place, observer une «  hospitalité exceptionnelle  », puis témoigner pour montrer «  la face cachée de l’Iran. Celle dont on parle pas dans les médias.  »

Pour le journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud, il s’agit là de «  notre aveuglement sur l’Iran. Le gouffre qui sépare l’image politico-médiatique de l’Iran et la réalité persane est tellement vertigineux qu’il invite au questionnement.  » «  Beaucoup de médias parlent des aspects négatifs de l’Iran  », poursuit en ce sens Benjamin Martinie.

Politique, diplomatie, nucléaire

Même si elle est devenue la destination star des reportages touristiques, l’ex-Perse fait rarement la une avec la vie quotidienne et les attentes de ses habitants, leur histoire immensément riche ou encore leur niveau d’éducation. La preuve avec notre revue de presse réalisée chaque semaine.

Politique intérieure (dernières législatives), relations diplomatiques (Arabie saoudite) ou économiques (Inde), condamnations intérieures en tous genres liées aux lois de la République islamique (mannequins, journalistes...), et bien sûr informations liées à l’accord sur le nucléaire : voilà les thèmes dominants repris par les médias français dès qu’il s’agit d’Iran.

Difficile de mesurer l’impact d’un tel relais médiatique sur l’opinion française. Tout de même, un récent sondage, réalisé à l’occasion de la venue en France du président Hassan Rohani, dit que 89% des sondés ne considèrent pas le gouvernement iranien comme démocratique.

Combattre l’«  iranophobie  »

Les multiples contenus partagés par les internautes permettent d’apercevoir un «  autre Iran  ». Et pourquoi pas donner envie à certains d’aller constater par eux-mêmes sur place.

Sur Facebook, un groupe fermé s’est imposé comme une référence pour les voyageurs : See You in Iran. Fort de ses 60 000 membres, dont une forte proportion d’Iraniens vivant sur place ou non, cette plateforme lancée en septembre dernier, se veut être un lieu d’échanges d’expériences, sans filtre. Avec un mot d’ordre clair : « Être un instrument pour combattre “ l’iranophobie ” globale.  »

 

Navid Yousefian, l’un des administrateur de la page, est parti d’un constat :

«  J’ai réalisé que les étrangers pensaient vraiment qu’il était impossible pour eux de visiter l’Iran, parce que c’est dangereux ou quelque chose dans le genre. Je vis maintenant hors Iran, et j’entends chaque jour des gens qui pensent qu’il y a la guerre en Iran, que les Iraniens se font torturés constamment, et qui ne font même pas la différence avec Daech !  »

See You in Iran est un début de réponse à cette méconnaissance totale. «  Les voyageurs passés par l’Iran, ou ceux sur le point de le faire, poursuit le responsable, peuvent partager leurs informations et leurs carnets de voyage. Ils deviennent des ambassadeurs. Mais il y a également des milliers d’Iraniens qui utilisent des moyens de communication pour ce même combat. Le simple fait de vivre à l’étranger est un moyen de sensibiliser à la tranquillité du pays.  »

« C’est ce que j’ai vu »

Présenter l’Iran sous un beau jour, c’est aussi laisser la porte ouverte aux critiques. Pour sa vidéo, Benjamin Martinie a également reçu des commentaires moins positifs, sur «  le port du voile, le nombre d’exécutions...  » Ce dont il ne parle pas dans sa vidéo.

«  C’était très marginal mais certains considéraient que je faisais de la publicité pour le régime  », raconte le réalisateur qui précise n’avoir reçu aucun financement pour son film.

«  Je ne suis pas journaliste. Je n’ai pas forcément montré les choses de manière objective. Mais c’était une expérience touristique, je n’ai déformé aucune réalité. Il n’y a aucune propagande, c’est ce que j’ai vu.  »

Au fond, c’est à tout un chacun de se créer sa propre image de l’Iran. Comme le dit Navid Yousefian : «  Nous ne cherchons pas vraiment une “ normalisation ” de l’image de l’Iran en Occident, simplement parce que nous ne croyons pas à ce concept trompeur de “ normaliser ”. Et nous ne cherchons pas une présentation du “ vrai Iran ” car nous croyons qu’il a des faces diverses et variées.  »

Une chose est certaine, la bataille pour l’image de cet «  autre Iran  » est loin d’être terminée.

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