Récit de voyage
Sur les routes iraniennes : le temps du transport
04 August, 2016
C'est l'été et beaucoup de Français ont déjà programmé leurs vacances à destination de l'Iran. Clotilde de Zélicourt raconte son voyageet et son expérience dans un pays où les routes sont le premier moyen de voyager
Clotilde de Zélicourt | Photo: ssbir.com

Après une courte nuit dans l’avion, un 22 février, nous admirons le soleil rose se lever sur Téhéran. Nous devons faire un premier arbitrage sur le moyen de nous rendre à Shiraz, à quelques centaines de kilomètres au sud de la capitale persane. Après examen des coûts et horaires, nous décidons de prendre le bus. Durant ce premier grand trajet, nous effectuerons 14 heures de route.

Dans les grands fauteuils et le chauffage au maximum, le paysage défile sous mes yeux. Je ne sais si j’ai quitté la France le matin même ou bien la veille. J’ai pris l’avion de Paris pour Istanbul. J’ai eu le temps d’y rêver à l’Iran : pays caché à mes yeux sous des voiles noirs. Au milieu de la nuit, à Istanbul, j’ai retrouvé les amis venant de Beyrouth et nous avons volé ensemble vers Téhéran.

Pendant tous les premiers instants en Iran, dans le car de la compagnie Seyro Safar, nous répétons avec enthousiasme « Nous sommes en Iran ! ». Nous le répétons d’autant plus que nous ne réalisons pas que nous sommes là, que nous y sommes arrivés malgré les contraintes, l’attente, les étapes, les préparatifs. Nous traversons l’Iran avec des Iraniens et pourtant c’est comme si nous n’avions pas encore atterri. Étonnement et joie. Être là et ne pas y être. Étonnement de ne pas comprendre l’évidence. Le désert se déroule sous mes yeux. J’aime voir le grand ciel dans mon fauteuil rabaissé, les rideaux discrètement ouverts bien que l’assistant du chauffeur souhaite les maintenir fermés. Je dors et je veille. C’est le jour, c’est la nuit. Je suis à Paris, Istanbul et sur la route de Shiraz. Quand, où commence le voyage ? Est-ce avec un mouvement physique dans un moyen de transport collectif?

Au milieu de la nouvelle nuit nous atteignons la première étape du voyage. Notre groupe de six se scinde en deux. Chaque groupe retrouve ses hôtes. Nous repérons un taxi. L’aventure commence. Il est tellement facile de se rendre de Paris à Téhéran. Plus l’on se rapproche du but, plus les distances semblent s’étendre. Sur place, les routes serpentent et se rallongent. Pendant que le chauffeur se perd dans Shiraz déserte, j’ai le temps d’imaginer l’hôte qui nous attend, pleine de confiance. Nous repassons souvent au même endroit. Je suis dans cet enthousiasme qui permet d’aller chez des inconnus, avec mon esprit encore ailleurs, qui n’est pas encore installé en Iran. Le temps du transport c’est le temps de l’imagination, de l’attente.

À Shiraz, petit à petit chacun de nous cesse de répéter « Nous sommes en Iran » car, dans notre silence intérieur, nous l’avons finalement compris. Nous réalisons, chacun à notre rythme, sans grande déclaration, cette évidence si étonnante. La reprise de l’alternance normale jour- nuit me fait atterrir. C’est le soleil de Shiraz qui, plus que le reste, me fait entrer en Iran. Bien plus que l’avion, le bus, ou le taxi. C’est la lumière qui introduit le voyage. Pour un cerveau de Parisienne en hiver, en Iran, le soleil se lève tôt. Le signal du changement de saison s’amorce comme une promesse. La lumière prématurée du matin est un émerveillement inconnu. La raison ne détecte rien d’anormal puisque le calendrier veut qu’à Shiraz nous soyons aussi en hiver. Tout est normal. Les gens que nous rencontrons sont certes extraordinairement accueillants mais c’est comme si tout cela nous était dû. La lumière est vive et décalée mais il fait froid comme le veut l’hiver. Les amis que nous nous faisons peu à peu sont des personnes connectées, informées, tellement normales aussi. Ils aiment, ils ont peur, ils rêvent, ils travaillent, ils étudient à l’université, écrivent une thèse. Et pourtant, toujours ce signal du fond de la conscience : « Tu es ailleurs, la lumière est si différente ». Cela semble une lumière du Nord et pourtant nous sommes bien au Sud. C’est un déséquilibre permanent incompris.

Le voyage est rythmé par de grandes étapes : des villes, des dates. Entre les traits noirs fixés au calendrier c’est carte blanche. Pour tout programme contraignant : des jours dédiés aux grands trajets. Le tout aimanté par l’objectif du voyage en train vers Istanbul. Il n’y a qu’un train hebdomadaire entre Téhéran et Istanbul. Le Trans Asia Express part une fois par semaine seulement, le mercredi soir, depuis la gare internationale de Téhéran, et nous devons absolument y être.

Nous devons donc sans cesse avancer, partir, de ville en ville, jusqu’à retrouver Téhéran, pour le train, pour être en mouvement encore, plus tard, vers Istanbul ou la fin du voyage. Malgré les liens forts qui nous lient à nos hôtes, à des amis rencontrés à Shiraz, nous prenons la route pour Ispahan. En voiture.

Hussein, qui se rend lui aussi dans cette ville incontournable de la culture perse, propose de nous conduire dans son propre véhicule. Hussein aime conduire. Il vit à Ispahan et son travail le mène dans plusieurs villes alentours. Ce jour-là, il est heureux de partager ce trajet en notre compagnie. Extrêmement cultivé sur l’histoire, la politique, il nous parle de son pays, de ses espoirs. Dans la joie de ce trajet si particulier, si proche de la route, si flexible (il s’arrête pour que je puisse prendre des photos de la montagne, des camions colorés sur la route), fort en émotions, accompagnés des meilleurs morceaux anglo-saxons, je sens que rien ne sera plus comme avant. Prendre la route c’est avancer, c’est une métaphore bien concrète.

Les transports font partie de manière disproportionnée du temps de notre séjour en Iran. Ils influent sur nos rencontres, nos visites, nos relations. Qu’un hôte vienne nous chercher à la gare ou bien nous dise de prendre le taxi, et je me sens attendue ou non. Une relation se noue déjà après ce premier contact sur le mode de transport.

À Téhéran, Maryam vient nous attendre à la gare routière. Nous restons cinq jours chez sa mère, reprenant des forces avant de prendre le train, pour ce grand voyage dans le train mythique.

Vient le mercredi soir à la gare internationale de Téhéran. Nous embarquons pour trois jours dans le Trans Asia Express. Asya a l’intention de se « saouler » de lecture. Le jeudi, je suis émerveillée par le petit matin sur le paysage aride. Je prends des photos à travers les vitres du train : villages, champ, usines, mosquées, pylônes, le grand désert et les montagnes enneigées au loin. Le train dort encore. Le serveur s’active. Il remplit ses théières pour fournir plus tard le thé bouillant dans les cabines. À travers les vitres, cherchant l’équilibre, je capte les instants de vie de ceux qui ne s’attendent pas à ce qu’on les observe. Je partage mon temps entre les photos, les rencontres, la lecture. Ce morceau d’Iran en mouvement est lui aussi marqué par la facilité des gestes d’amitié. C’était Newsha, actrice iranienne de films et de séries en route avec son frère producteur pour une réunion de travail à Istanbul. C’était aussi des Français grâce à l’incroyable réseau que tissent les élèves d’IEP de France en troisième année à l’étranger. Homa, avec sa sœur et sa mère sont en route pour Ankara. Elles viennent d’Urmien, près de la frontière turque, conduisent leur mère malade à l’hôpital. Homa nous parle de son frère qui travaille en Angleterre et qu’elle aimerait marier. Pour lui, elle apprécie notre visage et notre air « naturel ».

Le bus, le train, c’est le lieu du mouvement, unique réponse au déséquilibre permanent inconnu qui nous pousse toujours plus loin. Dans notre groupe de six, sans cesse séparés par la logistique, les transports sont l’occasion presque unique de nous réunir. J’ai l’impression de retrouver ma liberté, puisque je quitte des hôtes très attentionnés. C’est un bol d’air. C’est un entre deux où je crois que tout est possible. Le temps de la fuite, du rêve. Dans le mouvement je peux enfin lire. C’est Camus, La Chute, qui m’accompagne. Mais surtout Saint-Exupéry, Terre des hommes. Quel meilleur compagnon de voyage que cet aventurier du ciel. J’admire sa vision de la vie, le sens qu’il en donne, depuis son cockpit. J’admire que son métier lui inspire de telles réflexions. Il décrit la beauté observée pendant ses vols. Lui n’a pas besoin de la photographie. Il parle du désert sans cesse. Pour lui, ce n’est pas seulement du sable et des pierres, mais ce que chacun en fait : le désert est empli de signes pour qui sait les décrypter : les plis des sables, la menace du rezzou ou des tribus adverses, les quêtes personnelles et l’espoir. J’ai apporté plusieurs autres livres et ils circulent entre les amis. J’aime qu’ils passent de mains en mains et transforment un peu chacun durant ce temps de l’entre deux. Par exemple, pour Jo, ils lui parlent tous d’une conception de la liberté.

Au cours de ce voyage, ce que j’aime le plus, ce sont les grands déplacements. Avec le recul, les séjours dans les villes m’apparaissent comme des passages obligés, pour la décence, pour garder la face devant ceux qui diront « Qu’avez-vous visité ? », pour prendre le temps d’avoir vraiment envie de repartir. Le mouvement est l’unique solution à ce déséquilibre permanent intérieur : entre perception d’une normalité et le signal d’un ailleurs étonnamment présent et caché. Le bus, le train, la voiture permettent se plonger dans la lecture, l’écriture, le tri des photos. Je me retrouve dans un espace clos qui me porte. Les dates de départs sont des contraintes bienvenues pour annuler la culpabilité qui pourrait naître si je restais longtemps oisive dans une ville charmante chez des hôtes prévenants. Il ne faut pas que je pèse mais que je continue à aller plus loin pour 23aller voir ces noms qui m’ont fait rêver. Partir, raccourcir le temps de l’immobilité. Je ne garde ainsi que des flashs merveilleux de moments d’autant plus précieux qu’ils s’achèvent. Le rapport au temps change puisque je me laisse porter par ce rythme prévu d’avance : séjour, départ, transport… Le séjour s’achève et il faut déjà partir dans la ville suivante pour traverser physiquement, et donc connaître et rencontrer ce pays que j’affectionne de plus en plus.

© 2016 Lettres Persanes. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, du contenu du site est strictement interdite sauf autorisation écrite de Lettres Persanes.