Récit de voyage
Radio Javan, en taxi dans Téhéran
16 August, 2016
C'est l'été et beaucoup de Français ont déjà programmé leurs vacances à destination de l'Iran. Dans son récit Marcel Dupré raconte son voyageet et son expérience.
Marcel Dupré | Photo: Bamdadi

Arrivée nocturne à Téhéran. Première vision de l’Iran à travers le hublot : un ruban lumineux file vers le sud à l’infini. Mon voisin m’apprend que c’est la grande route qui relie Téhéran à Qom, Kashan, Ispahan, et Shiraz, un chapelet de villes qui constitue l’épine dorsale du plateau persan, le cœur du pays. A mesure que l’avion s’approche du sol, le ruban se précise et se fait plus large, et je distingue les premières voitures, celles qui fuient Téhéran et celles qui s’y pressent, et j’imagine mes premier Iraniens au volant, filant à toute allure dans la nuit aride, d’une ville à une autre, occupés à leurs affaires, là où naguère les caravanes avançaient à un rythme millénaire, et je les vois déjà à Ispahan, ou plus loin encore, au bord du golfe persique, et je suis curieux de savoir de quoi leur vie est faite ; mon esprit rêveur ne se doute pas que c’est bien cette image qui me restera gravée en mémoire : l’Iranien dans sa voiture, Téhéran vu derrière un pare-brise, Téhéran au rythme de ses autoroutes et ses embouteillages, l’Iran au son de l’autoradio.

Fin décembre. Imam Khomeiny étend ses pistes sur un désert que l’hiver rend probablement plus désertique encore. L’espace ne manque pas, et l’aéroport est idéalement situé sur l’axe dorsal de Téhéran vers le sud. Un court tronçon d’autoroute le sépare du ruban que je fixais depuis l’avion, et qui nous mène à Téhéran. Vu du taxi, il a pris des dimensions colossales et je comprends que toutes ces lumières vues du ciel ne sont pas les phares de mes voitures fantasmées mais les lampadaires qui éclairent la voie à quelques rares automobilistes. Il est vrai qu’il est tard.

Le mausolée de Ruhollah Khomeiny jouxte l’autoroute, repère qui m’annoncera, alternativement, les premiers ou les derniers faubourgs de Téhéran, et que je guetterai à chaque voyage, anxieux de l’avoir manqué, impatient de le voir apparaître comme un jalon topographique rassurant, mais aussi pour ce qu’il représente, témoin concret de la réalité de la République islamique, relique monumentale d’une figure mythique.

Le Guide repose en bordure du cimetière des martyrs de la guerre avec l’Iraq, les martyrs innombrables dont les visages sont partout dans la ville. Leur regard est regard triste et grave, interrogateur parfois. Ils ont la plupart du temps la dimension d’un immeuble, dont ils recouvrent un mur aveugle. Mort pour le pays, ton visage est peint pour les siècles des siècles sur huit, dix étages. Tu as pour compagnie le drapeau national qui flotte sur la ville, parfois dressé en enfilade, le long des ponts routiers, parfois seul et immense, hissé au sommet d’un mat colossal planté sur une colline.

Au loin, derrière un halo lumineux, au bout de la ville qui monte à l’assaut du piémont de l’Alborz, les sommets sont invisibles. Le taxi nous transporte à toute vitesse dans la ville endormie, nous montons, sans cesse, vers le nord, vers les quartiers riches. A mesure que nous arrivons à destination, les rues se font plus étroites. Les autoroutes qui tranchent dans la ville se transforment en voies d’un format plus familier. Parti d’une large voie tracée au cordeau au milieu du plateau désertique, le taxi est arrivé au fond d’une impasse, au cœur d’un dédale qu’il me faudra plusieurs jours pour maîtriser.

Le jour se lève, et c’est en voiture que je poursuis ma découverte de Téhéran. La montagne est toute proche, et je cherche à l’apercevoir au détour de chaque rue, mais elle ne m’apparaîtra pas avant quelques jours, avant que le vent ne dégage la chape de fumée qui recouvre la ville : pour l’heure, le soleil perce à peine à travers le brouillard couleur de sable.

La ville est sans repère, et je le crois, sans structure : nous empruntons des voies rapides qui se croisent dans un sens et dans l’autre, nous sautons saute d’autoroute en autoroute, obéissant à une logique inconnue, nous nous engouffrons dans un labyrinthe des rues pour en ressortir dans une nouvelle voie rapide. Fuyons-nous un espion qui nous suivrait ? Cherche-t-on à nous désorienter volontairement ? Nos chauffeurs veulent-ils emprunter des raccourcis connus d’eux seuls ? Je ne serai pas surpris, au terme du voyage, de n’avoir pas jamais eu sous les yeux, malgré mes efforts, un plan de Téhéran qui eût satisfait mon esprit cartésien. La ville refuse de se laisser cartographier.

Ce n’est qu’au bout d’une semaine que je parviendrai à identifier quelques repères. Des tours plus ou moins reconnaissables, des mosquées démesurées encore en chantier, une portion d’autoroute qui m’est devenue familière. Le plus haut de ces repères, Burj-e Milad, la Tour de Milad, un emblème de Téhéran-ouest, une tour de télécommunication comme tant de villes en ont une, qu’on surnomme kir-e Tehran, la bite de Téhéran, ou aussi, plus finement, mikh-e Terhan, le clou de Téhéran : on l’a planté là pour retenir la ville, de peur qu’elle ne s’enfuie. Je la guette de la voiture : quand je la vois, je sais que je suis à l’ouest. Mais où à l’ouest, je n’en sais rien. Elle est un faux repère : ronde, elle a le même aspect de quelque point cardinal qu’on la voie. Elle est trompeuse. Je lui tourne autour, je n’en verrai jamais la base.

Les embouteillages et les distances font des trajets interminables. On passe le temps agréablement à écouter de la musique à tue-tête. On prend garde de baisser le son quand cela s’impose. Chaque chanson contribue à l’humeur du moment, mélancolique ou joyeuse, animée ou fatiguée, occidentale ou orientale. Autour de nous, les voitures qui nous accompagnent sont autant de bulles étanches où règne une musique que je me plais à deviner.
Dans le taxi qui nous ramène à l’aéroport, l’autoradio joue de la pop iranienne. Le chauffeur, courtois, change la programmation pour de la pop occidentale. Je lui demande de revenir à la pop iranienne, ça le flatte, et ça le fait rire.

Je suis bien attentif au mausolée de Khomeiny. Il me confirmera que je m’en vais.

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