Politique
Ali Motahari, chevalier du Majles qui ne sait pas se taire
05 September, 2016
Un long marathon de polémiques enflamme les médias iraniens après l'intervention d’Ali Motahari, le deuxième vice-président du parlement iranien dans une affaire qui remonte à la fin des années 1980. Il a rendu public un sujet sensible considéré jusqu’à maintenant comme tabou dans les médias officiels.
Roohollah Shahsavar | Photo: Tamashagaran

« Ali Motahari est le fils d’un homme qui a été  assassiné par les Munafeghins [les "hypocrites" en persan]» (il s'agit de l'Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) reconnue comme terroriste par l'Iran). C’est ainsi que le quotidien Arman commence son reportage à propos d’une polémique qui a saturé la sphère médiatique iranienne depuis maintenant plus d’une semaine. Le reportage fait allusion à l’un des grands théoriciens de la République islamique, l’ayatollah Morteza Motahari, assassiné trois mois après la Révolution de février 1979 et à peine un mois après la fondation de la République islamique suite au référendum du printemps 1980. Ami d'Henri Corbin, Morteza Motahari était une figure importante de la philosophie islamique et l’élève préféré de l’ayatollah Khomeini.

Son fils, Ali Motahari, aujourd’hui député populaire de Téhéran, occupe depuis quelques jours les unes de la presse iranienne. Vice-président du Majles depuis les élections législatives de février dernier, il a demandé au ministre de la Justice iranienne de fournir les explications nécessaires concernant un fichier audio, enregistré à l’été 1988 mais récemment publié sur Internet. Le fichier contient une conversation inédite entre l’ayatollah Hossein-Ali Montazari, mort il y a 7 ans, et certains dirigeants du pays de l’époque. La conversation enregistrée renvoie aux méthodes utilisées lors des procès des prisonniers politiques. Ces procès font suite à une vaste intervention militaire menée par des militants de l'OMPI à l’été 1988 - intervention qui se solde par un échec pour l’organisation terroriste.

Ces procès ont abouti à l’exécution de centaines, voire de milliers de prisonniers politiques. Le site Internet de l’ayatollah Montazari, dirigé par son fils, est à l’origine de cette révélation.

La lettre qui parle

« La réouverture du débat au sujet des exécutions de l'été 1987, suite à la publication d’un fichier audio de l’ayatollah Montazari, a provoqué de nombreuses réactions. Récemment, Ali Motahari, vice-président du Majles, a adressé une lettre à M. Pourmohammadi, le ministre de la Justice et l’un des hommes impliqué dans l’affaire. Motahari lui a demandé de mettre fin aux rumeurs, en expliquant les détails de l’affaire » précise le quotidien Nowavaran dans son reportage.

« L'islam impose de rendre la justice, y compris à l’égard de ce genre de criminels [OMPI]. Dans un Etat islamique comme le nôtre, pouvez-vous nous expliquer si les rumeurs à propos de l'événement de 1988, concernant les méthodes d'exécution des ordres donnés par l’Imam [Khomeini], sont vraies ou fausses ? »

demande le vice-président du Majles dans sa lettre.

« Il fallait soit démentir les rumeurs, soit - si des imprudences ont été commises dans l'exécution des ordres de l’Imam Khomeini - présenter ses excuses auprès des familles des victimes. »

continue M. Motahari.

La riposte épistolaire

L’acte d’Ali Motahari est certainement courageux ; il est le seul responsableiranien de haut niveau à évoquer publiquement cet évènement dans l’hémicycle du Majles, le parlement iranien. Cependant, son acte révolutionnaire n'est pas resté sans réponse. Trente députés ont demandé la disqualification de ce dernier au poste de vice-président de Majles.

« Tout le monde sait que les Monafeghin ( OMPI ) ont assassiné plus de 17 000 de nos concitoyens, dont des commerçants, des professeurs, mais également le président de la République, le premier ministre et notre chef du pouvoir judiciaire.»

s'indigne Hossein Taghavi, un des signataires de la lettre contre Ali Motahari.

La limite des ultras

« La position de M. Motahari est parfaitement conforme à la Constitution et reste dans le cadre de ses devoirs parlementaires.» selon Mohammad Kianous Râd, dans une tribune publiée dans le journal Hamdeli.

« Selon l’article 84 de la Constitution, les représentants du peuple au Parlement ont le droit de s’exprimer au sujet de toutes les affaires intérieures ou étrangères qui concernent le pays, sans crainte de poursuites judiciaires grâce à l’article 86 » rajoute un ancien député réformateur.

Le poids des ultra-conservateurs au Parlement se limite seulement à 20 députés.

Pourtant, plusieurs députés dont les noms figuraient parmi les signataires de la lettre à l’encontre de M. Motahari se sont exprimés, quelques jours après, dans une autre lettre adressée à Ali Larijani, le président du Majles. « Ils déclarent n'avoir aucun motif de réclamation contre le député de Téhéran, car ils considèrent que son acte n’est pas en contradiction avec ses fonctions en tant que membre du bureau du parlement. » précise le journal Arman.

En soulignant la sensibilité de cet évènement, le journal Etemad profite de cette affaire pour déduire que « le poids des ultra-conservateurs au Parlement se limite seulement à 20 députés », ce qui correspond au nombre final des signataires de la lettre anti-Motahari.

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