Revue de presse francophone
L’hadj de glace avec l’Arabie saoudite : l'Iran vu de la France
10 September, 2016
Au menu de cette semaine du 3 au 9 septembre : les joutes verbales entre l’Iran et l’Arabie saoudite, du pétrole, une poignée de pistaches, de beaux portraits…
Samuel Hauraix | Photo: Eshraf.ir

 « Les mots sont plus redoutables que les bombes », disait l’immense Ryszard Kapuściński dans son ouvrage Le Shah. La formule de l’écrivain et journaliste polonais prend tout son sens au regard de la semaine médiatique écoulée. Car le démarrage, ce samedi 10 septembre, du pèlerinage de La Mecque a été presque supplanté par les joutes verbales entre Iran et Arabie saoudite autour du hadj. Une guerre des mots qui s’est jouée en plusieurs « rounds », comme le dit Armin Arefi, le « M. Iran » du Point.

Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a lancé les hostilités en début de semaine. France24, qui s’appuie sur l’AFP, titre sur la « violente charge de Khameini contre les Saoudiens avant le hadj à La Mecque ». Ses motivations ne sont pas nouvelles :

« Il exhorte les musulmans à ‘réfléchir sérieusement à la gestion des lieux saints’ », tout en ajoutant que « les dirigeants saoudiens qui ont bloqué le chemin du hadj aux fidèles iraniens sont des égarés honteux ». Bref, comme le dit Libération, le Guide « n’a pas mâché ses mots ».

Le quotidien rappelle que « pour la première fois depuis trente ans », les quelques 60 000 pèlerins iraniens ne prendront pas part à ce rituel du fait des « dégradations des relations » entre les deux puissances régionales ces derniers mois. Libération conclut son papier estimant que cette charge « constitue une grave provocation pour Riyad ». Réponse attendue donc. 

Elle survient… dès le lendemain, par la voix du grand mufti d’Arabie saoudite, le cheikh Abdel Aziz ben al-Cheikh. Et quelle réponse ! Le leader religieux, repris par Le Point, estime tout simplement que les Iraniens « ne sont pas des musulmans. Leur hostilité envers les musulmans est ancienne, plus particulièrement envers les sunnites. » L’Iran est même « accusé de vouloir "politiser" le hajj » par les monarchies arabes sunnites du Golfe, dit Le Figaro à l’aide d’une autre dépêche. Un partout, balle au centre ? Pas du tout, troisième round. Le président Hassan Rohani rentre en jeu. Selon L’Express (via AFP encore), il appelle

« les pays musulmans à s'unir pour ‘punir' l'Arabie saoudite pour ses ‘crimes’, des propos d'une virulence sans précédent depuis plus de deux décennies contre ce pays ».

 

« Excommunications réciproques »

L’Opinion n’y voit pas moins qu’une « escalade des tensions ». Des « bisbilles » pour Le Monde. Euronews parle lui d’une tension qui « atteint son paroxysme », tandis que Le Figaro évoque une « dangereuse guerre des mots ». « La Mecque, le pèlerinage de la discorde », titre encore La Croix.

Les analystes habituels, spécialisés du pays, sont alors sollicités. Pour Clément Therme, chercheur à l'Institut international d'études stratégiques (IISS), interrogé par L’Express, « ces déclarations incendiaires reflètent leur compétition pour le leadership du monde musulman ». Selon lui, si la guerre directe semble « peu probable », il y a toutefois, « à force de faire une propagande négative du rival, un risque de ne plus pouvoir surmonter le différend ».

« C’est une véritable guerre froide qui se déroule aujourd’hui entre les deux pays, qualifie Lucas Menget, spécialiste des questions internationales à iTélé. C’est le point culminant de ce conflit. Le vainqueur sera celui qui aura le plus d’influence. »

Une guerre qui ne date évidemment pas d’aujourd’hui, et qui s’inscrit dans plusieurs décennies de tensions. La chaîne LCI revient justement sur six dates clés, depuis les premiers heurts au hadj de 1987, pour comprendre les enjeux.

Le mot de la fin pour le chroniqueur de France Inter, David Guetta, pour qui « les champions du chiisme et du sunnisme en sont aux excommunications réciproques. C’est grave. C’est extrêmement inquiétant, car en mots au moins mais les mots comptent, les dirigeants iraniens et la dynastie saoudienne se sont maintenant déclarés la guerre. Ils ne se la font plus par procuration mais frontalement et ont ainsi franchi un degré de plus dans le conflit qui les oppose […] Sans doute n’en viendront-ils pas à une vraie guerre, pas déjà, mais la stabilisation régionale n’est pas pour demain. »

 

Pétrole, pistaches et… banques à l’exportation

Cette escalade verbale contraste avec l’inflexion iranienne affichée sur le volet pétrolier. Déjà relayée la semaine dernière, cette posture est confirmée par une nouvelle dépêche AFP, reprise par Challenges, selon laquelle Téhéran se dit « prêt à soutenir la stabilisation du marché ». Le ministre du pétrole y évoque notamment un prix du baril situé « entre 50 et 60 dollars ». Prix avec lequel que « les pays de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) auront des revenus satisfaisants ».

Outre le pétrole, il a également question d’un autre produit phare des exportations iraniennes : la pistache. L’AFP, reprise par L’Express, s’est rendue dans la région de Sirjan, au sud du pays, pour observer « des champs de pistachiers asséchés et blanchis par le soleil ». « La faute, selon l’article, à des années de sécheresse mais aussi d'agriculture intensive peu régulée. » Une « catastrophe » illustrée par ce témoignage éloquent d’un paysan :

« Lorsque j'étais enfant, les puits avaient une profondeur de six à dix mètres, mais aujourd'hui il faut aller chercher l'eau à 150 mètres sous terre. »

Les banques iraniennes s’ « exportent » elles aussi. « Trois banques iraniennes s’installent en Allemagne, titre Le Monde. Une première depuis la levée des sanctions. » Une installation gagnant-gagnant : « Pour l’Iran, c’est une étape importante dans son retour sur la scène internationale », tandis que pour l’Allemagne, cette « opportunité de conquérir le marché après une décennie de sanctions est historique : les produits siglés « made in Germany » jouissent en Iran d’une excellente réputation ».

Le site géopolitique de France TV se fait l’écho d’une toute autre affaire qui secoue le pays :

« Le régime accusé du massacre de plus de 30 000 opposants en 1988 suite à une fatwa prononcée par le fondateur de la République islamique à l’encontre des Moudjahidines du peuple iranien. C’est l’une des plus graves accusations de son histoire ».

L’auteur s’appuie notamment sur le « document rendu public par le fils de Montazeri, feu successeur du guide suprême à l’époque, [qui] a fait resurgir l’affaire ».

Toujours à l’intérieur du pays, le blog du Monde nous apprend que « la militante des droits des femmes, Bahareh Hedayat, a été libérée définitivement après sept ans de captivité ». Elle avait été arrêtée au lendemain de l’élection de 2009, et condamnée, entre autres, « pour ‘rassemblements illégaux’, ‘avoir agi contre la République islamique d’Iran’, ‘insultes contre le guide suprême’,’ et ‘propagande contre le régime’ ». Dans le même temps, Le Point (via AFP) informe que « plus de 800 magasins ont été fermés pour avoir vendu des manteaux féminins non réglementaires, sans boutons ou portant des inscriptions en anglais ».

 

Une tireuse à l’arc et un dessinateur portraiturés

On quitte l’Iran pour le Brésil, à Rio précisément, où « Zarah Nemati, la "Pistorius de Rio" venue d’Iran », qualifie L’Express, se rend pour les Jeux paralympiques. L’article revient sur le parcours atypique de cette championne de tir à l’arc : porte-drapeau, elle a la particularité d’avoir également participé… aux JO d’août dernier. Aux « paralympiques », l’Iranienne en fauteuil roulant a « toutes les chances de reproduire son exploit de 2012 à Londres, où elle avait décroché l'or et fait tomber le record de sa catégorie ».

Cette revue de presse s’achève du côté de l’ouest de la France, au Mémorial de Caen, où se tiennent les sixièmes rencontres internationales des dessinateurs de presse. Pour l’occasion, le quotidien Ouest-France consacre un portrait de Kianoush Ramezani, le président d’United sketches for freedom.

Bon semaine à tous !

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