Le dernier film de Mani Haghighi, un voyage au coeur de l'illusion
Valley of Stars : un condensé de mythes modernes iraniens
17 October, 2016
Le nouveau film du réalisateur Mani Haghighi est un film audacieux et spectaculaire dont la brillante réalisation laisse le souffle coupé au spectateur.
Engar | Extrait | Farzam Aminsalehi | Photo: hamechidl.ir

Des murs tapissés d'inscriptions et de souvenirs, des feuilles volantes, un livre de Bahram Sadeghi intitulé Le pays du Non-où, de multiples babioles poussiéreuses : les premières images du dernier film de Mani Haghighi nous promettent un thriller plein d'énigmes et de mystères.  Babak Hafizi, un commandant de la police secrète du Shah (la Savak), se rend sur l'île de Gheshm dans le golfe persique pour enquêter sur le suicide d'un exilé politique, deux mois avant la fin de sa peine. En examinant le cadavre et les marques de la corde sur son cou, il en vient à douter de la nature de sa mort et devine rapidement que le suicide de l'exilé a été mis en scène. Après quelques recherches, il pressent que cette affaire est aussi liée à un étrange tremblement de terre localisé uniquement dans le cimetière adjacent. Quelques jours avant sa mort, l'exilé avait quitté le village dans lequel il habitait pour s'isoler dans ce cimetière abandonné que les villageois craignent depuis la nuit des temps et dans lequel ils n'enterrent plus personne.

De terrifiants et impénétrables secrets semblent y être enfouis et nul n'y met les pieds la nuit venue. Malgré les protestations des villageois, Babak Hafizi ordonne que le corps de l'exilé soit enterré dans le cimetière abandonné. En plein milieu de la nuit, la terre se met alors à trembler sous les pieds du commandant et s'ouvre comme pour avaler toute personne - ou chose - qui aurait découvert ou voudrait découvrir le secret de cette terre. De retour à la capitale, l'agent secret décide de percer le mystère du cimetière et, à l'insu de la Savak, retourne sur l'île accompagné de deux amis. Nous sommes en 1964 et le film nous fait croire que des révolutionnaires ont infiltré la Savak et divulguent ainsi les informations capitales aux militants de différentes tendances politiques... Cette longue ouverture - dans le style des films américains indépendants des années 70 - annonce un film audacieux et spectaculaire dont la brillante réalisation laisse le souffle coupé au spectateur.

Pour mieux décrire ce film, il est nécessaire d'ouvrir une grande parenthèse. Mani Haghighi met le début du film sur le même plan que des éléments réels : des rumeurs sans fondement mais sur toutes les lèvres, des mythes atemporels, ou encore des personnages qui ont véritablement existé. Il déconstruit ensuite la réalité, efface nos repères en plaçant tout ce que nous connaissons dans un monde étrange et élimine toute trace de logique causale. Tous les moyens sont bons pour que le monde qu’il construise soit illusoire. Il fait bien évidement cela de manière tout à fait consciente.

Mani Haghighi emprunte le thème du bébé trouvé à un film de son grand-père, Ebrahim Golestan (Adobe and the Mirror, 1965), le personnage de M. Mavddat au Pays du Non-où, etc. Il fait entrer le spectateur dans un univers où l'illusion a le dernier mot. Tout ce qu’il crée, il le détruit simultanément ; son château s’écroule au moment même où il s’élève, tel un reflet dans l'eau, une brique dans un miroir, une maison sur des sables mouvants ou encore un château sur une terre sans fondements, dressé sur l'échine d'un dragon endormi qui, en se réveillant, ébranle toute la structure. Ce dragon, comme le monstre légendaire iranien Zohak, se nourrit de charogne humaine.

Tremblements et échos façonnent le monde imaginaire du film Valley of Stars !. La voix sensuelle de Manucheri Anvar, les voix de Saeed Hajjarian (homme politique iranien réformateur), de Sadegh Zibakalan (intellectuel iranien réformateur) ou encore de Mani Haghighi lui-même sont des voix qui surgissent des possédés et des fous, des voix qui se contrefont et se métamorphosent, qui nous induisent en erreur et nous transforment. La fausse réalité du monde illusoire de ce film est construite par ces voix ; de cette langue qui fait advenir qui n'est pas, exister ce qui n'existe pas, naît un monde irréel que la seule secousse d'un dragon endormi suffit à faire écrouler.

D’un point de vue technique, les prises de vue du chef opérateur Houman Bahmanesh sont très belles, en particulier dans les scènes d'extérieur et le travail du son et de la lumière est excellent. La musique de Christophe Rezaï vient ajouter du caractère au film et arrive à créer une ambiance pesante. Qui mieux que Manucheri Anvar pour narrer une histoire ? Sa voix nous rappelle avec nostalgie les années du festival international du film de Téhéran. Les acteurs de la partie dramatique du film sont tout à fait crédibles.

Mani Haghighi a d’ailleurs utilisé trois niveaux de jeu : dans certaines parties, les acteurs principaux jouent leur rôle de manière réaliste et conventionnelle, puis jouent leur personnage analysant a posteriori  les événements et enfin, d'autres figures connues apparaissent et semblent jouer leur propre rôle. Le montage d'Hayedeh Safiyari est tout aussi convaincant ; la durée des plans est étudiée avec précision : nulle trace de ces multiples coupes inappropriées qui nuisent à la fluidité de certains films. Au contraire, l'alternance de plans intérieurs et extérieurs est tout à fait en accord avec la tonalité générale du film. Dans l'ensemble, d'un point de vue technique et dramatique, ce film n'a pas vraiment de point faible. Par contre, comme nous l'avons déjà dit, le tiers du film s'écroule sur la fin. Valley of Stars  ! est une nouvelle expérience dans le genre des films d'aventure qui pourrait encore être perfectionnée par Mani Haghighi et d'autres.

Scénariste, réalisateur et producteur : Mani Haghighi
Directeur de la photographie : Houman Behmanesh
Montage : Hayedeh Safiyari
Musique : Christophe Rezaï
Acteurs : Amir Jadidi (Babak Hafizi, l’agent secret)
        Eshan Goudarzi (Keyvan Haddad, le preneur de son)
        Houman Ghanizadeh (Behnam Shokouhi, le géologue)
        Ali Bagheri (Lieutenant)
        Nader Fallahi (villageois quadragénaire )
        Kiana Tajammol
Durée : 104 min

Valley of Stars
Valley of Stars Bande-annonce VO



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