Revue de presse française
L'Iran vu de la France : les médias nous plongent à l’intérieur du pays
24 October, 2016
Au menu de cette semaine : la peine capitale en question, la fabrication artisanale d’alcool, le braconnage, ou encore un riche webdocumentaire…
Samuel Hauraix | Photo: Capture d'écran du webdocumentaire du Monde

 Cette semaine, les médias français nous donnent à voir avec l'Iran un pays tiraillé entre conservatisme et envie de progrès. C’est par exemple la vision partagée par Mariam Pirzadeh. La correspondante de France 24 en Iran - l’une des deux journalistes françaises à travailler sur place avec la correspondante du Monde - vient de sortir un livre, « Quand l’Iran s’éveille ». Invitée au micro de RFI pour la promotion de l’ouvrage, elle livre ses impressions. « Il faut voir les évolutions, être attentif, se concentrer pour le voir, car ce n’est pas visible à l’oeil nu, dit-elle. La première fois que je suis allée en Iran, c’était il y a vingt ans. Ce n’est pratiquement plus le même pays. »

Dans cette même optique de vouloir montrer le pays de l’intérieur, Le Monde consacre un riche webdocumentaire sur l’Iran, « envoutant et paradoxal ». L’auteur, pour son premier voyage sur place, a baladé sa plume et son appareil photo à Téhéran, Yazd, Chiraz ou encore Persépolis pour capter « l’âme iranienne ». Et ses contradictions : « Si la République islamique s’ouvre aux touristes, elle reste une théocratie sanglante, où la peine de mort est pratiquée massivement. Il faut donc régler une question essentielle avant de partir : craindre de cautionner ou parier sur l’ouverture d’un pays longtemps fermé. »

Au Musée des joyaux nationaux d’Iran à Téhéran par exemple, l’auteur se fait « une bonne idée de la schizophrénie iranienne » : « Sont exposés les bijoux les plus ostentatoires des deux dernières dynasties de chahs d’Iran, les Kadjar et les Pahlavi. Reliques monarchiques d’un côté ; culte de la personnalité du fondateur de la République islamique de l’autre […]. Le souvenir de l’ayatollah se mêle à celui de son meilleur ennemi au moment de découvrir la couronne impériale de Mohammad Reza Pahlavi. » Son reportage touristique l’amène dans la petite ville d’Abarkuh, près de Yazd, pour apprécier « le plus vieux cyprès du monde […]. Il faut dire que les représentations de cupressus sempervirens hantent toute l’iconographie iranienne, des mosaïques aux tapis, des miniatures aux étoffes. » Bref, l’ensemble ne donne qu’une envie : aller voir de nos propres yeux.

Autre grand format, proposé par l’Obs cette fois intitulé « Avec les derniers nomades d’Iran ». Il s’agit d’une galerie d’images réalisée par la photographe Catalina Martin-Chico, qui a vécu une saison dans les montagnes. À la clé, des scènes de vie exceptionnelles et un coup de projecteur sur ses populations, les Bakhtiari et les Kachkaï. « Ils étaient encore 5 millions il y a un siècle. Ils ne sont plus que 1,5 million à résister aux politiques de sédentarisation et à la modernisation. »

France Culture consacre quant à elle une semaine complète au sujet de la peine de mort. Et donc une émission spéciale, d’une heure, à l’un des plus gros exécuteurs au monde : l’Iran. La radio, qui parle d’une « frénésie morbide » dans son titre, veut comprendre les rouages du système judiciaire iranien, tout en citant le dernier rapport d’Amnesty International selon lequel 977 exécutions ont été recensées en 2015, contre 743 l’année précédente. « Comment comprendre cette explosion d'exécutions ? », s’interroge le média. Pour y répondre, France Culture fait appel à plusieurs spécialistes de la question iranienne, dont la sociologue Azadeh Kian. Selon cette dernière, en se référant à l’initiative des 150 députés de réduire les condamnations à mort pour trafic de drogues, l’Iran va plutôt dans le bon sens : « Je ne dis qu’ils respectent le droit humain mais qu’à partir du moment où on discute, on peut s’attendre à ce que les Iraniens répondent. Je défends le maintien du dialogue et de cette pression-là. »  

Braconnage et alcool chassé

Le site des Observateurs de France 24 se fait l’écho d’un autre sujet magazine, et rarement traité : le braconnage. « Courses-poursuites entre gardes forestiers et chasseurs illégaux, massacre d’oiseaux migrateurs, ou encore permis de chasse pour touristes, énumère le site, nos Observateurs en Iran nous font régulièrement part de leurs inquiétudes concernant les actes de braconnage dans leur pays. » Le média donne la parole à un défenseur de l’environnement dans la province du Khouzistan. Selon ce dernier, « les braconniers sont recrutés par les agriculteurs locaux pour tuer tous les sangliers présents » sur leurs terrains. Il décrit les conséquences que le phénomène, qui concerne « tout le pays », implique.

La loi islamique en vigueur fait aussi la « chasse » à l’alcool et à ses consommateurs. C’est l’objet d’un papier de Slate, « l'Iran ne veut pas le voir, mais le pays a un vrai problème avec l’alcool ». Le journaliste est allé, sur place à Téhéran, à la rencontre du personnel médical. Ainsi que de « producteurs » de bière artisanale. « Quand je croise à la caisse un gars qui est chargé de bières islamiques, de paquets de sucre et de levure, on se regarde et on se comprend tout de suite », dit l’un d’eux. C’est tout l’art iranien d’être discret. Un autre fabricant métaphore : « Tu sais, j’ai usage de dire que la loi en Iran, c’est comme la circulation à Téhéran: on l’enfreint au moins une fois par jour. »

Mossoul, enjeu iranien

À côté de ces sujets mag, l’actualité plus chaude a bien évidemment été traitée. Comme la situation des pays frontaliers, et notamment en Irak où la bataille de Mossoul vient de démarrer. Une victoire irakienne face à Daech « permettrait à Téhéran de s’imposer sur d’autres scènes du Moyen Orient », estime François Clemenceau, le rédacteur en chef international du JDD, s’exprimant au micro d’Europe 1. « On voit bien que le souhait des autorités iraniennes, pense ce dernier, c’est bien entendu leur propre sécurité nationale à l’intérieur et à leurs frontières. Mais c’est surtout d’avoir un voisin irakien suffisamment fort pour leur servir de tampon ou de bouclier, c’est la même chose avec la Syrie. » En somme, « l’Iran se veut incontournable, il n’y a plus vraiment d’agenda caché et on le voit clairement à Mossoul, au Yémen et à Beyrouth ».

Washington participerait-il financièrement à cette volonté hégémonique iranienne ? Affirmatif rétorque le Courrier International, qui reprend un papier de Foreign Policy. « Depuis la signature de l’accord nucléaire, les États-Unis ont versé à l’Iran des milliards de dollars, en espèces. Et cet argent alimente la guerre que mène Téhéran en Syrie », rapporte ce dernier. Autrement dit et raccourci dans le titre : « Washington finance les atrocités en Syrie. »

Plusieurs cas de personnes condamnées par la justice iranienne remontent également dans les médias français. Exemple avec l'homme d'affaires irano-américain Siamak Namazi condamné, à dix ans de prison, « pour espionnage au profit des États-Unis », rapporte Euronews. « Au total, six personnes ont été condamnées à 10 ans de prison pour espionnage et collaboration hostile américaine », précise RFI, selon lequel la « décision pourrait envenimer les relations entre Téhéran et Washington ».

Outre l’espionnage, le port de la minijupe est aussi condamnable au regard de la loi. Le journal spécialisé AuFeminin consacre un papier à Tala Raassi, condamnée à être fouettée 40 fois pour ses choix vestimentaires, et aujourd’hui styliste expatriée aux États-Unis. Là-bas, « elle a créé sa propre marque de maillots de bain et lutte pour la liberté de choix des femmes ».

Un Iranien à l’Eurovision ?

La culture pour conclure. 20 Minutes nous apprend que désormais les États-Unis, l’Iran ou encore le Brésil peuvent participer… au concours de l’Eurovision ! Cette perspective est née d’un changement récent de règlement. Comme son nom ne l’indique pas, et « contrairement à l’idée répandue, le concours de l’Eurovision n’est pas réservé aux pays européens », précise l’article. Il suffit désormais d’être membre associé à l’Union européenne de radiodiffusion, organisatrice de l’événement.

Enfin Le Monde s’intéresse à Jafar Panahi, « le cinéaste iranien dans les limbes de l’interdiction ». Il s’agit de la rétrospective intégrale dont le réalisateur, condamné à vingt ans d’interdiction de tourner et interdit de quitter le pays, fait l’objet au Centre Pompidou. En marge des courts métrages et extraits de film, des photos de nuages sont exposées. « Le résultat de ce travail, résume le journaliste, des vues de cieux ennuagés, de l’obscurité à la lumière. » Une fois encore, il faut lire entre les lignes. 

Bonne semaine à tous !

Samuel Hauraix
Rédacteur en chef adjoint de Lettres Persanes, journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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