Entretien avec M. Rahman Ghahremanpour
L'élection de Michel Aoun ou le succès de la diplomatie iranienne
03 November, 2016
« Michel Aoun élu président du Liban ». Voilà ce qu'ont titré la plupart des médias internationaux ; il faut donc que cette élection - après deux ans et demi d'efforts - soit un évènement fondamental. C’est notamment pour les Iraniens que cette nouvelle revêt une  importance toute particulière. Effectivement, c'est le candidat soutenu par le Hezbollah, allié inconditionnel de l'Iran, qui a été enfin élu, donnant ainsi à de nombreux journaux iraniens l’occasion de titrer : « Victoire éclatante de l'Iran».
Hamdeli - همدلی | Majid Mas'oudi |

La plupart des chercheurs, dont fait partie M. Ghahremanpour, ont au contraire une toute autre vision de ce même évènement. Ce chercheur spécialisé dans les relations internationales est convaincu que : « l'élection de Michel Aoun n'est ni une victoire totale pour les uns, ni un échec total pour les autres ». Pour lui, c’est grâce aux récentes manœuvres de l'appareil diplomatique iranien que ce consensus a pu avoir lieu. Le voyage de Frédérica Mogherini en Iran, la vice-présidente de la Commission européenne, a par exemple joué un rôle important dans l'aboutissement de l'accord. « Bien qu'il faille attendre davantage pour avoir plus de preuves, continue M. Ghahremanpour, l'élection de Michel Aoun peut au moins apparaître comme le signe d'un accord entre l'Iran et l'Arabe Saoudite pour essayer de résoudre la crise régionale du Moyen-Orient.»

 Majid Mas'oudi : Quelle est l'importance du Liban à l’échelle régionale, mondiale ainsi que du point de vue de l'Iran ? Pourquoi l'élection de Michel Aoun a-t-elle fait la une de nombreux médias ?

Rahman Ghahremanpour ; Pour nous autres, Iraniens, c'est tout à fait clair : celui qui vient d’être élu président du Liban a le soutien de notre allié stratégique dans la région, le Hezbollah. Par contre, il faut que je précise quelques points sur l'importance régionale et mondiale de cette élection. Avant la vague des Printemps arabes, le Liban était connu par la plupart des analystes du Moyen-Orient comme un bon indicateur des évènements de la région. Si un équilibre entre les différentes forces régionales est trouvé au Liban ou si le pays traverse une crise, ils font l’hypothèse que cela se répercutera au niveau régional et vice-versa. Les chercheurs essayent ainsi de récolter le maximum d’indices disponibles dans le pays du Cèdre pour appuyer leur analyse de l’avenir de la région. Par conséquent, l'entente entre les différents groupes politiques libanais qui a donné lieu à l’élection de M. Aoun peut être le signe que les forces régionales et trans-régionales sont aussi arrivées à un accord. Il aussi préciser qu'après le Printemps arabe, le Liban n'est plus le seul pays à refléter les évènements du Moyen-Orient : la Syrie et l'Irak sont aussi le miroir des rapports de force et des acteurs régionaux.

Les médias iraniens ont présenté l'élection de M. Aoun comme une « victoire totale » alors que l'on sait qu'il s'agit d'une alliance entre Aoun et Saad Hariri. Il est effectivement prévu qu'après l'élection de l’un à la présidence du pays, l’autre soit nommé premier ministre. Quel est votre opinion sur ce point ?

R.G. : Le Liban a des problèmes structurels liés à la coexistence de différents groupes confessionnels dont les principaux - chiites, sunnites, druzes et  maronites - se partagent le pouvoir. De profondes scissions entre ces différentes ethnies et confessions existent et ce n’est pas l'arrivée de M. Aoun, lui-même en compétition avec d’autres groupes chrétiens, qui pourra tout résoudre. L’élection du nouveau président n’est pas le fruit d’un consensus  global assez solide pour être à même de résoudre cette crise. De mon point de vue, il s’agit uniquement d’un événement temporaire qui peut apporter quelques solutions mais il est évident que d’autres problèmes resteront sans réponse.

Pourriez-vous donner quelques exemples ?

R.G. : La situation préoccupante de l'armée libanaise fait partie de ces problèmes. Que doit-elle faire pour se maintenir ? Nous savons que les États-Unis ont interrompu la plupart des aides qu'ils accordaient au Liban. L'élection de Michel Aoun, qui n'est pas apprécié des Américains, pourrait même empirer la situation et provoquer l'arrêt de la majorité de ces aides, affaiblissant ainsi encore davantage l'armée libanaise par rapport à l'armée israélienne. Dans la mesure où l'armée libanaise est l'un des rares symboles d'unité nationale, son affaiblissement pourrait être source d'instabilité.

Quelles sont les relations de Michel Aoun avec l'Iran ? Est-il en accord avec la politique régionale de l'Iran ?

R.G. : Sur ce point, l’avis de M. Aoun n'est pas très important car les questions liées à l'Iran sont gérées par le Hezbollah. Quelqu'un qui s'engage aux côtés du Hezbollah et qui est en accord avec ses positions a déjà accepté tacitement la politique iranienne au Liban et dans la région. Michel Aoun a donc accepté de ne pas critiquer l'Iran.

Est-ce que l'on peut déduire du pacte entre Aoun et Hariri qu'un accord a eu lieu entre l'Iran et l'Arabie Saoudite pour essayer de régler les problèmes de la région ?

R.G. : Comme je l'ai déjà dit, l'élection de Michel Aoun n'est ni une victoire complète pour Téhéran, ni une défaite totale pour Riyad puisque de toute manière, Saad Hariri sera nommé premier ministre. Au Liban, ce poste est plus influent que celui du président. Par conséquent, il faut donc patienter pour savoir si l'accord qui a eu lieu était le résultat d'une entente entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, et dont le Liban faisait aussi partie, ou bien si c'est seulement le fait de ces deux puissances régionales.

Pourquoi cet accord est-il d’une grande importance pour l'appareil diplomatique iranien ?

R.G. : Si l’on rapproche le voyage de Mme Mogherini et les différentes actions diplomatiques de l'Iran, il semble que le gouvernement de Rouhani - à la veille d’élections présidentielles - a davantage concentré son attention sur la région, alors même qu'il lui est reproché de se focaliser uniquement sur l'accord nucléaire en ignorant les questions régionales.

Vous pensez donc que le choix de Miche Aoun fasse partie de cette nouvelle politique étrangère iranienne ?

R.G. : C'est de toute façon le Hezbollah qui est à l'origine du choix du président. Cela signifie  donc que l'Iran a donné son consentement à la plupart des conditions de ses opposants, de la même manière que ces derniers ont dû accepter ce que le Hezbollah a imposé.

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