Revue de presse française
L'Iran vu de la France : l’axe Iran-Liban rayonne
05 November, 2016
Au menu de cette semaine du 29 octobre au 4 novembre : victoire du camp pro-iranien dans l’élection présidentielle libanaise, Hillary Clinton préférée de la population iranienne, de la difficulté d’être cinéaste en Iran, l’échec de l’accord sur le pétrole…
Samuel Hauraix |

Cette semaine, l’actualité iranienne vue de la France, a beaucoup été associée à celle d’un pays voisin : le Liban. Ce lundi, le pays du Cèdre élisait son nouveau président après plus de deux ans de blocage politique, soit l’une de ses pires crises institutionnelles. Et c’est l’ancien général Michel Aoun qui l’a emporté après le vote des députés.

Comme la presse française a si bien su le rappeler, ce scrutin s’inscrivait dans un contexte d’influences régionales. Avec en trame de fond, la lutte Iran-Arabie saoudite qu’on ne présente plus. Aoun était soutenu par le mouvement chiite Hezbollah, lui-même soutenu par Téhéran. Ce qui fait naturellement dire au Monde que son élection est une « victoire du camp pro-iranien ». Mais une victoire « par défaut ».  

Selon le quotidien du soir, il ne s’agit pas d’un « KO de « l’axe de la résistance », le surnom que Téhéran et ses partenaires se donnent ». Car « sa contrepartie, sur le papier du moins », est le retour au pouvoir de Saad Al-Hariri, chef de fil du camp sunnite et pro-saoudiens. Longtemps opposé à Aoun, il a finit par céder la présidence pour récupérer le poste de premier ministre. Ceci est « d’abord le produit d’une décision personnelle, écrit Le Monde. Riyad, sans donner sa caution à Saad Al-Hariri, n’a pas non plus mis de veto à son cavalier seul. » In fine, « le pouvoir iranien est  le seul à pouvoir se féliciter de l’élection de Michel Aoun. Il remporte une victoire d’étape, son adversaire saoudien ayant préféré abandonner. » 

« Ce chrétien maronite est ainsi devenu l’enfant chéri de l’axe chiite - Hezbollah, Iran, Syrie - et c’est ce qui lui a permis de devenir président », poursuit Bernard Guetta dans sa chronique pour France Inter. Ce dernier ne manque pas de rappeler qu’Aoun « fut l’irréductible adversaire de la Syrie » par le passé et qu’après son exil, « à la stupeur générale », il s’était rapproché du Hezbollah, « l’organisation politico-militaire des chiites libanais, conçue, créée, armée et financée par l’Iran », et donc allié… de la Syrie. 

Reste maintenant à savoir comment va évoluer cette « entente sunnite­-chiite sur l'échiquier libanais », et surtout si elle pourra « servir de prélude à une détente sur le terrain syrien », comme le suggère le JDD.

30 ans plus tôt éclatait l’Irangate

Le Liban a également été cité cette semaine dans une toute autre affaire : l’ « Irangate ». C’est le site géopolitique de France Info qui revient sur ce scandale de l’Amérique de Ronald Reagan, datant d’il y a trente ans quasiment jour pour jour. À l’époque, des fuites dans la presse avaient révélé des ventes d’armes américaines à l’Iran, en échange de pressions pour la libération d’otages retenus au Liban. C’est la fameuse entente secrète « armes contre otages ». Un accord dont les profits ont permis aux Américains de soutenir les opposants au gouvernement du Nicaragua.

Le Liban est aussi un pays bien connu par Delphine Minoui. La journaliste française d’origine iranienne y a été correspondante pour Le Figaro. Récemment primée pour son passionnant ouvrage « Je vous écris de Téhéran », elle répondait cette semaine aux questions du magazine Paris Match. Une interview, intitulée « Pourquoi les femmes sont l'avenir de l’Iran », où la journaliste balaye les différentes actualités liés au pays et à la région. Pour elle, « la révolution invisible est toujours en marche. Jamais depuis 37 ans ce pays de poésie, d’art et de littérature n’a renoncé à ses valeurs ». Cette même Delphine Minoui était également l’invitée d’Une vie d’artiste, une émission de France culture. Une heure teintée de poésie durant laquelle l’auteure revient sur son « iranité », et où elle a l’occasion d’échanger au téléphone avec un ancien mollah, rencontré 15 ans plus tôt. À l’époque, ce dernier lui avait proposé… un sigheh (mariage temporaire), scène détonnante racontée dans son ouvrage.

Clinton, préférée des Iraniens

Si l’Iran gardait un oeil un attentif sur la présidentielle libanaise, il va maintenant pouvoir se concentrer sur le scrutin américain. Il y a quelques jours, le président Rohani se demandait encore quel choix effectuer entre « le mal ou le pire », allusion aux deux candidats en lice, Donald Trump et Hillary Clinton. Le guide suprême, cité lui par RFI, estime qu’au regard du niveau de la campagne, la situation est « catastrophique » outre-atlantique. 

Mais « qu’en pensent les Iraniens ? », questionne France 24, parti interroger quelques habitants. Leur choix penche clairement en faveur de l’ancienne secrétaire d’État. « Et pour cause, ajoute le média, les Iraniens craignent qu'en cas de victoire de Donald Trump, la détente entre Téhéran et Washington soit mise à mal. » Même démarche et même conclusion pour Le Monde selon qui « Clinton est perçue comme ‘la candidate la moins pire’ ». 

Dans le même temps, Euronews nous montre des images de manifestation célébrant l’anniversaire de la prise d’otages de l’ambassade américaine, démarrée début novembre 1980. Manifestation qui prouve, pour le média, que « la haine anti-américaine [est] toujours au goût du jour ». Pour rappel, la libération des diplomates américains intervient le 20 janvier 1981 alors que le nouveau venu à la Maison Blanche, Ronald Reagan, vient de prêter serment. Un événement qualifié par Le Monde de « « surprise d’octobre », tradition politique américaine ».

Espionnage à Genève lors de l’accord

États-Unis qui, on le rappelle, signait en juillet 2015 avec cinq autres puissances du monde, un accord sur le nucléaire iranien. Le Figaro, avec l’AFP, nous apprend que ces négociations ont été espionnées. Le parquet suisse confirme que « des ordinateurs ont bien été piégés par un logiciel espion » lors des pourparlers à Genève. En revanche, faute d’identification des auteurs (Israël avait été soupçonné), l’enquête est désormais close. 

La semaine dernière, nous évoquions la venue d’Alaeddin Boroujerdi, président de la commission de sécurité nationale du parlement iranien, à Paris. Lors de son séjour, il s’est exprimé devant l’Académie diplomatique internationale. Un discours longuement retranscrit par le journal La Croix pour qui l’Iran est « un pays obsédé par les États-Unis et l’Arabie saoudite ». 

Saoudiens et Iraniens sont également des figures de proue des négociations autour du pétrole. Une nouvelle réunion de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) s’est tenue en fin de semaine dernière. Et s’est soldée sur un échec « en raison de désaccords concernant les niveaux de production de l’Iran », rapporte Les Échos, via Reuters. Ces acteurs s’étaient pourtant entendus, un mois plus tôt, sur un pré-accord prévoyant un gel de la production du cartel. Prochain rendez-vous le 25 novembre.

 

À lire, voir ou écouter ailleurs

France Info se fait l’écho de la condamnation à 135 coups de fouet de l’ancien procureur général de Téhéran, Saïd Mortazavi. Motifs de la sentence : usurpation et gaspillage de biens publics, lorsque cette « bête noire des réformateurs, l’homme de fer de Téhéran » était à la tête de l’Organisme de la sécurité nationale, sous Ahmadinejad. 

Dans le même temps, RFI rapporte que le ministre de la justice iranienne prône la révision la loi sur la peine capitale, estimant qu’elle n’avait pas été « efficace ». Une déclaration jugée « importante » par le média. 

Le Monde développe dans un long papier le rôle que tiennent les milices chiites dans la bataille de Mossoul. Cet « instrument de la puissance iranienne » en Irak paye puisque l’Iran « demeure, depuis deux ans, quasiment indemne d’attentats terroristes. Cette situation de paix civile dans une région en guerre a induit, parmi la population iranienne, un soutien nouveau au gouvernement. » Le soutien à ces milices s’inscrit également dans la mise en garde adressée par le président Rohani, cité par RFI, contre l’installation de gouvernements et entités terroristes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. 

La lutte contre Daech, en Irak et en Syrie, était également au menu du second débat télévisé de la primaire à droite ce jeudi. L’ancien président Nicolas Sarkozy a souligné l’importance de parler tant avec Ryiad qu’avec Téhéran. Celui qui le devance dans les sondages, Alain Juppé, prône de ne pas « couper les ponts avec tous ceux qui ne partagent pas nos convictions ». Mais s’est montré « critique », comme dit Le Parisien, tant envers l’un que l’autre, disant n’avoir « aucune sympathie » pour les deux puissances du Golfe. 

Plusieurs papiers puisés « à l’intérieur » du pays ont également émergé. TV5Monde consacre un papier sur l’alcoolisme, sujet pris très au sérieux par les spécialistes cités. Le Figaro lui, s’est intéressé à l’Iran « dernier terrain de conquête numérique ». Car oui le pays est connecté, quitte à surprendre le journaliste sur place : «  Difficile de cacher notre étonnement en les entendant parler de leur chasse aux Pokemon dans Téhéran. »  Sur ce même volet numérique, les Observateurs de France 24 évoquent la tendance aux « émoticônes ‘islamo-sexy’ des ‘bons petits chiites’ ». Un bon moyen de suggérer « qu’il y a un écart immense entre une partie de la jeunesse conservatrice et les leaders religieux iraniens », comme dit la chercheuse interrogée. Autre sujet des Observateurs : « Célébrer le roi Cyrus II, ou comment critiquer le régime autrement. » Le rassemblement de cette année autour de la tombe de Cyrus le Grand, grand roi des Achéménides, a pris une tournure politique.

Le Courrier International reprend l’histoire du journal Mardomsalari autour de la famille Mansourian. Ces trois soeurs issues d’un milieu modeste ont réussi à devenir des sportives de niveau international, et à se faire respecter dans le pays « malgré le conservatisme ». 

Enfin Le Monde, à l’occasion de la sortie ce mercredi du « Client » de Farhadi, primé à Cannes, retrace le parcours des deux cinéastes iraniens les plus connus internationalement : Asghar Farhadi donc, et Jafar Panahi. Le papier, très bien documenté, illustre comment l’un et l’autre « jouent » avec les difficultés d’exercer ce métier en Iran. « En raison de ces contraintes, un nouveau langage est apparu, à force de cheminer dans des contrées interdites », concluent-ils.

Bon week-end à tous !

 

Samuel Hauraix
Rédacteur en chef adjoint de Lettres Persanes, journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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