Cinéma
"Le Client" parle de la vie privée en public - Entretien avec Asghar Farhadi
06 November, 2016
"Le Client", prix du scénario et prix d'interprétation masculine au festival de Cannes, est le dernier film du réalisateur iranien prodige Asghar Farhadi. Il sort ce mercredi 9 novembre sur les écrans français.
Mad o Meh مَدّ و مِه | Zeynab Kazem-Khah | Photo: Mehr News

Depuis qu'Asghar Farhadi est devenu un réalisateur d'envergure mondiale, il est devenu difficile d'obtenir un rendez-vous avec lui. Un matin, j'ai reçu un message : il fallait que je sois dans deux heures dans le bureau de M. Farhadi pour un entretien. Après quatre mois d'efforts, j'étais enfin assise en face du seul réalisateur iranien à avoir obtenu l’Oscar du meilleur film étranger. Une telle entrevue étant toujours limitée, il m'a fallu poser toutes mes questions dans le temps imparti. Cette journée était uniquement dédiée aux rencontres avec les journalistes. Le lendemain, il devait s'envoler pour l'Espagne où il est en train de tourner son prochain film. J’ai choisi de poser ma première question sur ses fréquents allers-retours et je lui ai demandé s'il ne pensait pas que s'éloigner de sa propre culture, c’était aussi se couper de son contexte de création et des sujets qui lui étaient familiers. Asghar Farhadi m'a répondu que c'était justement là les deux piliers de son travail. Il m’a ensuite expliqué que s'il allait à l’étranger, c'était entre autres pour que la situation se détende un peu et qu'il puisse à nouveau faire des films en Iran.

Zeynab Kazem-Khah : Votre nouveau film commence au moment où les personnages  sont en train de sortir en courant de leur immeuble à cause d'un événement qui vient de se produire. C'est filmés caméra à l'épaule et en gros plan que les différents protagonistes du film sont introduits au spectateur. Et soudain, cette caméra se focalise sur une pelleteuse. On peut interpréter cela de plusieurs façons. On peut même imaginer que cette maison représente la société dans laquelle les gens sont en train de fuir un tremblement de terre. Aviez-vous pensé à une telle interprétation ou l’aviez-vous prise en compte au moment de l'écriture du scénario ?

Asghar Farhadi : Comme pour tous mes films précédents, Le Client est un film réaliste et dans ce type de cinéma, on ne construit pas volontairement des réseaux de symboles. Peut-être que votre définition du symbole diffère de la mienne. En tout  cas, l’édification de symboles est contraire aux films réalistes dont les efforts consistent à s’approcher le plus possible de la vie quotidienne des gens. Généralement, derrière le symbole, il y a un mot ou une ironie cachée que le réalisateur peut difficilement expliciter à cause de la censure ou de certaines restrictions. Il utilise ainsi d'autres moyens pour parvenir à ses fins. Dans le cinéma actuel, on utilise beaucoup moins ce procédé.

Par contre, un « signe » se définit autrement. Il n'y a rien de caché derrière. Chaque signe, au même titre que les autres éléments du film, fait partie intégrante de la trame narrative. Les signes peuvent être tout à fait banals, mais lorsqu'ils sont disposés côte à côte, ils interagissent ensemble et deviennent une sorte d’adresse qui permet au spectateur d’arriver à l’objectif visé. Pendant le déroulement du film, les signes ne nous arrêtent pas forcément ; c'est comme si nous avions vu des bribes de la vie quotidienne des personnages. Par contre, lorsque l'on arrive à la fin de l’histoire et que l'on revient sur ces éléments, ils nous aident à mieux comprendre le film. La pelleteuse qui est en train de donner des coups dans l'immeuble, les fissures que l'on voit sur les murs, le décor de théâtre représentant la maison sans murs de Willy Loman, personnage principal d’une pièce d'Arthur Miller : tous ces signes montrent la voie vers le réel sujet du film. De mon point de vue de scénariste, il est prévu que ces signes nous guident vers les thèmes principaux, en l’occurrence la vie privée et sa violation. Cependant, il est tout à fait possible que les spectateurs arrivent à un autre sujet ; le film lui-même en fournit la possibilité.

Z. K.-K. : Le jugement, la trahison et le mensonge sont des thèmes qui reviennent souvent dans vos films mais dans Le Client, vous vous intéressez à l’atteinte à la vie privée que vous montrez à travers différentes scènes : celle de la femme qui veut changer de place dans le taxi, puis celle de l’enseignant qui lit des messages privés, ou encore celle de l'homme qui rentre dans l’appartement de Rana par une porte restée ouverte. On dit souvent que les artistes et les réalisateurs sont les miroirs de leur temps. À chaque film que vous réalisez, et au fur et à mesure que vous avancez, les thèmes que vous traitez deviennent plus forts et à travers eux, vous nous faites part de vos préoccupations. Pensez-vous donc que la violation de la vie privée soit un problème si présent dans notre société, au point d’en devenir une préoccupation pour vous ?

A. F. : Lorsque j'ai relu la première version du scénario, je me suis demandé quel était le sujet principal de l'histoire et j'en suis arrivé à la conclusion que la problématique de la vie privée y tenait la place la plus importante. Dans mes films précédents, tout comme dans Le Client, les thèmes que j’aborde sont assez accessibles et compréhensibles, mais il y en a un en particulier qui est commun à tous : le jugement.  Nous vivons aujourd'hui dans un monde dans lequel l'une de nos plus grandes préoccupations et sources d'inquiétude est la protection de notre vie privée. Au premier abord, il peut sembler que la vie privée se  limite à notre foyer, alors que ce n'est pas uniquement cela. Le corps, l’intimité font aussi partie de notre vie privée. Dans le film, quand le petit garçon va aux toilettes, Rana veut l'aider à se déshabiller mais il ne lui en donne pas l'autorisation ; même cet enfant fait respecter sa propre vie privée, son intimité. La femme qui est assise à côté d'Emad dans le taxi et qui demande à changer de place fait de même. Lorsque le professeur de français se permet de fouiller dans le portable de son élève, c'est aussi une atteinte à sa vie privée. Injurier quelqu'un, c’est encore pénétrer dans son espace intime. Avec l'arrivée et le développement du cyberespace, les problématiques liées à ce sujet sont devenues plus sérieuses et plus complexes ; le contrôle de notre vie privée est devenu plus difficile. À minuit, lorsque vous dormez tranquillement chez vous, certains peuvent s’introduire dans votre intimité par le cyberespace et notent les informations qu'ils trouvent. Ce n'est pas un sujet spécifique à notre culture ni à notre pays. Dans le monde entier, la vie privée des êtres humains est d’une grande importance. C'est même l'une des valeurs de la vie.

Z. K.-K. : Vous êtes actuellement en déplacement entre l'Iran et l'Espagne où vous êtes en train de tourner votre prochain film. Ne pensez-vous pas, en tant que réalisateur et artiste qui se nourrit de notre culture, de notre pays, qu'il est essentiel que vous restiez en Iran ? Ne sentez-vous pas que cela peut changer votre façon de filmer ?

A. F. : Je pense sincèrement qu'il faut que je crée en Iran. À mon avis, aucun réalisateur ne peut prétendre le contraire, à moins d'aller vivre dans une autre culture pendant un certain temps ou bien d'y avoir grandi. Tout réalisateur ne peut montrer toute l'étendue de ses talents que dans sa culture et dans sa langue. Il était prévu que je commence à travailler sur ce film espagnol il y a déjà quelque temps mais finalement, je ne l'ai pas fait. J’ai d'abord tourné Le Client et je leur ait dit que je reprendrai le projet ensuite. J'ai différentes raisons de ne pas vouloir faire deux films à la suite en Iran et de souhaiter tourner mon prochain film à l’étranger. Artistiquement parlant, c’est une nouvelle expérience avec une autre équipe et dans des conditions de création différentes. Il y a aussi d’autres raisons : travailler en Iran va malheureusement de pair avec d’importantes contraintes à cause desquelles je suis parfois obligé de prendre mes distances pour revenir ensuite.

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