L'Iran vu de la France : l’onde de choc Trump
11 November, 2016
Au menu de cette semaine du 5 au 11 novembre : les conséquences possibles de l’élection de Trump sur la relation États-Unis-Iran, le retour de Total avec un méga accord, la sortie du « Client », le dernier Ashghar Farhadi…
Samuel Hauraix | Caricature : Jamal Rahmati, Shargh |

« Pourquoi Donald Trump n’a aucune chance de devenir président des Etats-Unis. » Et le JDD d’expliquer par A+B que « sa candidature présente trop de faiblesses ». Ce papier a été publié en juillet 2015, quelques jours à peine après la signature de l’accord sur le nucléaire iranien. Son auteur s’est trompé, comme beaucoup d’autres. Alors que la victoire « surprise » du milliardaire sur Hillary Clinton pousse déjà certains médias et sondeurs à l’examen de conscience, une question majeure a été largement posée : avec Trump et ce « saut dans l’inconnu », quel avenir pour la relation Iran-États-Unis ?

« Jouer aux échecs avec quelqu’un qui connaît les règles est beaucoup plus tolérable qu’avec quelqu’un qui serait capable d’avaler les pions ou de vous en jeter à la figure », signait l’éditorialiste du quotidien iranien Farhikhtegan, cité par le blog du Monde, quelques heures avant l’issue du scrutin. « L’élection de Trump serait un désastre pour l’économie iranienne », titrait encore le Courrier International, en se basant aussi sur la presse iranienne.

Au lendemain de son sacre, ce même Courrier International titre, là encore vu d’Iran, « la victoire du fou sur la menteuse », mentionnant notamment des « journaux conservateurs [qui] ne cachent pas leur joie ». « La présidence de Donald Trump est comme du pain bénit, écrit le blog du Monde, tant le candidat colle à merveille à l’image que le discours officiel en Iran a toujours décrit des Etats-Unis, cet « ennemi juré » de la République islamique d’Iran : un pays décadent, sur le déclin, où aucune valeur morale ne règne. » Dans le même article, on apprend même que certains internautes iraniens ont demandé en mariage… les filles de Trump !

Du côté des modérés au pouvoir, Le Figaro évoque une forme d’ « inquiétude » par rapport à l’accord de juillet dernier. « Le plus important est que le futur président des États-Unis respecte les accords, les engagements pris non pas à un niveau bilatéral mais à un niveau multilatéral », juge son ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, repris par Euronews. Ce cadre multipartite fait dire au président Rohani dans Le Figaro, avec l’AFP, qu’un retour en arrière n’est pas possible. « Son élection n’aura aucun impact sur notre politique intérieure », assure le chef d’État dont les mots sont repris par Mariam Pirzadeh de France 24.

Malgré cette posture, RFI souligne lui aussi « la crainte de Téhéran d’un renforcement des sanctions américaines ». Le Monde pense plutôt que l’Iran « mise sur le pragmatisme » du nouvel élu. Selon le quotidien, son élection « n’a pas provoqué d’onde de choc majeure dans le pays ». Certains arguments plaident finalement en faveur d’une entente possible avec Trump : sa volonté de rapprochement avec l’allié iranien la Russie, « la fibre de businessman de Donald Trump pourrait leur réserver de bonnes surprises »… Toujours mieux que Clinton « la dame des sanctions » ?

Le Total comeback

La compagnie française Total n’a pas attendu pour en avoir la réponse en annonçant le jour-même du vote, son retour en Iran. « Total revient en Iran ! », s’enthousiasme Le Point. Il s’agit d’un accord entre le pétrolier et la Compagnie nationale iranienne du pétrole (NIOC) en vue du développement et de l'exploitation d'un important champ gazier situé dans le Golfe. « C’est le premier accord de principe signé entre l'Iran et une grande compagnie occidentale du secteur pétrolier et gazier », constate France 24. Il est question de six milliards de dollars. Le média rappelle qu’en 2004, Total avait déjà conclu un accord similaire, jamais finalisé.

La zone d’exploitation, située à proximité du Qatar, est hyper stratégique en termes d’énergie. Elle « cache en son sein les premières réserves de gaz de la planète : entre 15 et 20 % du total mondial, chiffre Le Monde. L’image même de l’opulence énergétique de cette région bénie des dieux du pétrole. » C’est donc tout sauf un hasard si Total « met tant d’ardeur à revenir en Iran », note Challenges. « Pourquoi cette volonté de gagner à tout prix cette première affaire ?, questionne l’économique. D’abord, parce que Total est un acteur historique au pays des mollahs. » Les premiers contacts remontent à 1954. Aujourd’hui, six ans après son départ à cause des sanctions, « Total a de grandes ambitions dans l’ancienne Perse ». « Seul risque, souligne Le Monde, se tromper dans la date du retour à meilleure fortune : 2017 ou 2021 ? Les paris sont pris. » Comme avec Trump serait-on tenté d’ajouter.

Le Client en salle

On pourrait également prendre les paris quant au succès en salle du « Client ». Le dernier film d’Ashghar Farhadi, primé à Cannes et sorti ce mercredi, a été très en vue médiatiquement, en plus des classiques critiques de film. Pour Slate, ce long-métrage, « qui a dépassé le million de spectateurs rien qu’à Téhéran », est « en train d’agiter l’Iran » car il « questionne les valeurs du pays et son obsession de la maîtrise de l’image » vers l’extérieur. 

« En abordant la question de la prostitution, du viol, de la vengeance, et du basculement d'un homme cultivé et ouvert d'esprit dans la violence, Le Client traite de sujets dont il n'est pas aisé de débattre publiquement, et s'inscrit à contre-courant de l'image lisse qu'une partie des officiels iraniens souhaiterait véhiculer de leur pays à travers le cinéma », écrit le média en ligne.

Ce « film qui irrite les conservateurs », va dans le même sens le Courrier International. « Honni par les conservateurs, encensé par le public », dit encore Le Monde. Outre le long-métrage en lui-même, il est question de son financement. Certains médias accusent le réalisateur d’avoir eu recours à des « cheikhs arabes ». On rappellera que malgré les critiques à l’intérieur du pays, « Le Client » a été choisi pour représenter la République islamique d’Iran aux Oscars 2017.

À lire, voir ou écouter ailleurs

Dans sa revue de presse internationale, Europe 1 consacre un bout d’antenne au boom touristique que connaît le pays, en se basant sur un papier du New York Times. Il y est notamment question du témoignage d’une Française en voyage là-bas et interrogée par le journal américain. « Elle explique que le pays n’a rien à voir avec ce qu'on en connaît en France […] Et puis c'est important même si ça paraît exagéré : Magali dit qu'elle se sent plus en sécurité dans les rues iraniennes qu’en France. » C’est dans cette même optique que s’inscrit le témoignage d’une dirigeante, partie en voyage sur place, et qui s’exprime sur la radio RCF en parlant d’une « société moderne » avec l’ « omniprésence du religieux ».

Le Courrier International encore lui, propose un diaporama étonnant autour du « spectre de la guerre ». La photographe iranienne Gohar Dashti met en scène des moments de la vie quotidienne d’un jeune couple sur fond de champ de bataille. Bien que les chars et les barbelés soient omniprésents, les deux protagonistes ne semblent pas affectés par les ruines et l’atmosphère de chaos qui les entourent.

Enfin, les Observateurs de France 24 reprennent l’histoire de ce « prof iranien [qui] refuse de piétiner le drapeau américain ». La vidéo de son geste de défiance, filmé lors des récentes manifestations anti américaines, est devenue virale.

Bon week-end à tous !

Samuel Hauraix
Rédacteur en chef adjoint de Lettres Persanes, journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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