L'Iran vu de la France : le rapprochement normand-persan à la une
20 November, 2016
Au menu de cette semaine du 12 au 18 novembre : le voyage d’une délégation de chefs d’entreprises normands sur place, le questionnement sur la position de Trump, les pics de pollution, l’île de Kish, un reportage rare à Bam…
Samuel Hauraix | Photo: Compte Twitter de l'ambassade de France en Iran

Il va falloir s’y habituer. Depuis le début de l’année, ces voyages diplomatico-économiques deviennent fréquents et devraient se multiplier à l’avenir. Le voyage d’une délégation normande, cette semaine, est le dernier exemple en date. Hervé Morin, le président de la région Normandie, s’est donc rendu sur place. Dans ses valises, un peu moins d’une quinzaine d’entreprises (industrie, pétrochimie…), et quelques journalistes chanceux de la presse locale. Le but de l’opération est simple : partir à « la conquête » du pays, comme dit Ouest-France. Le quotidien régional note que jusqu’ici, les échanges persan-normand sont faibles : « L’Iran est le 90e client de la Normandie et son 106e fournisseur. En 2015, la valeur totale des exportations normandes vers l’Iran était de 24 millions d’euros soit 0,08 % des exportations totales de la Normandie. L’importation représentait 3 millions d’euros. » D’où ce voyage d’une semaine pour profiter de « marges de progression énormes ». Le voyage s’inscrit également dans la longue tradition d’échanges commerciaux entre les deux pays, qui remontent au Moyen-Âge, rappelle France 3 Normandie dans son bref historique.

La même chaîne de télévision en profite pour poser sa caméra dans le bazar de la capitale iranienne. « C’est le coeur de la ville », répète le « guide touristique » occupé à présenter aux journalistes les denrées alimentaires du marché. « Devant nos sourires curieux, écrit l’équipe de France 3, beaucoup de réactions amicales et des "bonjour" prononcés dans un français parfait. On ressent ici un regard gratifiant, qui nous dit: merci de votre visite, merci de venir nous voir. » Dans sa « première carte postale », le journaliste d’Ouest-France évoque d’abord « à la sortie de la douane, un renouveau économique du pays [qui] saute aux yeux ». Puis, devant les montagnes à proximité de la ville, d’une « ambiance Las Vegas ».

Voilà pour les quelques impressions de voyage. Mais tout ce petit monde est d’abord là pour parler d’économie. D’où cette rencontre entre le « VRP du savoir faire normand » Morin et le n°3 du ministère iranien de l’Économie, dans ce que Ouest-France qualifie d’ « opération charme ». Malgré les difficultés liées aux banques notamment, les deux parties semblent être sur une même longueur d’onde commerciale. Un « bon feeling » qui n’appelle qu’à se concrétiser. Sur le volet universitaire, c’est déjà le cas. Puisqu’« Ispahan et la Normandie craquent l'une pour l’autre » selon France 3, un accord a été signé entre plusieurs écoles.

Ce voyage a été marqué par cet événement cocasse, repris par un paquet de médias en ligne. Ouest-France encore, le raconte dans son Édition du soir. La scène se passe à l’ambassade de France lors de la réception de la délégation normande. Là, un invité iranien interpelle Hervé Morin et lui dit : « Monsieur le ministre, j’ai un abattoir, j’ai besoin de 300 vaches normandes pour le relancer ! » Stupeur générale, vous vous en doutez. Mais l’ancien (on précise au cas où) ministre de la Défense ne se dégonfle pas : la Région a promis de recevoir l’homme dans les quinze jours. Affaire à suivre donc. 

En parlant d’ « affaires », Kourosh Shamlou, avocat au Barreau de Paris et Saman Sarbazvatan, stratégiste en intelligence d’affaires, signent une tribune pour Challenges intitulée « Pourquoi il faut investir en Iran ». Dans un texte technique hyper-détaillé, ils veulent montrer en quoi « l'Iran présente indéniablement des opportunités extrêmement prometteuses d'investissements durables et compétitifs ». C’est sans compter sur ce qu’Atlantico appelle « le volte-face américain sur les sanctions en Iran ». Il est question du récent vote de la Chambre des représentants qui prévoit « de sanctionner toute entreprise américaine et étrangère qui investirait plus de 20 millions de dollars dans le secteur de l’énergie ». Interrogé sur le sujet, le spécialiste Thierry Coville estime « qu'une partie de l'establishment politique américain est sur une ligne dure vis-à-vis de l'Iran, malgré l'accord sur le nucléaire ». 

Pics de pollution, écoles fermées

À Téhéran, la même délégation normande a sans doute pu goûter à la qualité de l’air. Cette semaine, des pics de pollution ont été atteints, obligeant la fermeture des écoles pour plusieurs jours. En lisant le blog du Monde, on apprend que les taux de particules sont… trois fois supérieurs aux valeurs recommandées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans son reportage, RFI rappelle que Téhéran est embouteillée de manière quasi permanente. Cette pollution, sujet récurrent en Iran, est due à 80% aux gaz d'échappement d’environ cinq millions de véhicules, souvent non conformes.

Pour échapper à ces embouteillages, beaucoup de Téhéranais viennent respirer sur l’île de Kish, une petite île (trois fois plus petite que Malte) au large de l’Iran, située dans le golfe persique. Une île qui, selon l’AFP partie sur place pour un reportage vidéo, fait tout pour attirer touristes et investisseurs étrangers grâce notamment à des règles islamiques moins strictes qu'ailleurs dans le pays.

Trump toujours

Dix jours après l’élection de Donald Trump, la question du positionnement du prochain président américain sur l’Iran continue d’agiter la presse. « Quel chef militaire sera Donald Trump ? », s’interroge par exemple Le Monde (édition abonnés). Le quotidien du soir met en avant qu’en voulant se rapprocher de la Russie dans le dossier syrien, « la nouvelle administration américaine se trouvera en contradiction avec sa deuxième ambition régionale : contenir l’Iran ». Car pour Israël et la majorité républicaine au Congrès, « le vrai danger serait l’expansionnisme iranien, pas le djihadisme sunnite ». Autrement dit, Trump « peut-il faire ami-ami avec l’Iran en Syrie et le combattre ailleurs ? » Dans tous les cas, Téhéran doit s’attendre à la « vie dure » avec la nouvelle administration.

 D’autres médias, comme le site géopolitique de FranceTVinfo, se demandent encore si le nouvel élu peut revenir sur, voire « déchirer » selon ses termes, l’accord sur le nucléaire. Le site s’appuie sur les propos du lobbyiste irano-américain Trita Parsi, selon qui « toute tentative de tuer l’accord ou de le renégocier isolerait les Etats-Unis et non l’Iran ». Les premières déclarations de Trump tendent à un début de reculade. Son conseiller en politique étrangère, Walid Phares, a a d’ailleurs déclaré à l’AFP, repris par Le Point, que « déchirer est peut-être un mot trop fort. (...) Il va prendre l'accord, le réexaminer, l'envoyer au Congrès, exiger des Iraniens qu'ils changent quelques points et il y aura une discussion. » « Réputé imprévisible, le républicain n’en est pas à sa première volte-face », poursuit France 24 en analysant les scénarios possibles.

À écouter aussi :

À lire, voir et écouter ailleurs

Ouest-France, encore lui, est allé à la rencontre de « ces banques françaises qui, elles, travaillent avec l’Iran ». Le régional donne donc la parole à Wormser ainsi qu’à Delubac, l’autre petite banque concernée, et qui jusqu’à présent n’avait pas pris la parole dans la presse.

Une dépêche AFP reprise par Le Figaro nous apprend que selon l’ONU, « l’Iran viole les droits de l’hommes (sic) ». Il est question d’une résolution non contraignante votée par les pays membres liée à « la poursuite de nombreuses exécutions capitales et la discrimination envers les femmes et les minorités ».

« Les coups de fouet, châtiment des jeunes Iraniens qui ‘enfreignent la charia’ », titre sur une thématique similaire les Observateurs de France 24. Le site reprend le témoignage d’un homme condamné à 20 coups de fouet pour avoir consommé de l’alcool à Ispahan.

France Culture publie la vidéo d’une conférence autour des défis de la renaissance iranienne, qui s’est tenue en septembre dernier, avec le toujours très intéressant Bernard Hourcade. 

Son homologue France 24 fait lui aussi un bon dans le temps en proposant un « reportage rare et exclusif » à Bam, la ville touchée il y a 13 ans par un terrible tremblement de terre. Ce long format passionnant veut répondre aux questions suivantes : « Plus d'une décennie après, où en est la reconstruction ? Comment vivre au milieu des morts et des souvenirs ? Comment affronter l'avenir en se souvenant que la terre a tout emporté sur son passage ? »

Plusieurs mots de culture pour conclure avec Le Monde qui s’intéresse à la « percée du cinéma indépendant ». Tandis que Euronews consacre un portrait vidéo à Parissa, la diva iranienne.  

Bon week-end à tous !

Samuel Hauraix
Rédacteur en chef adjoint de Lettres Persanes, journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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