L'Iran vu de la France : Face aux sanctions américaines, Téhéran hausse le ton
10 December, 2016
Au menu de cette semaine du 3 au 9 décembre : la réponse de Téhéran aux nouvelles sanctions américaines, le grand retour du toman, un contrat embarrassant pour Israël, Theresa May et l’ « agressivité iranienne », la mystérieuse disparition d’un Français…
Samuel Hauraix | Photo: IRNA

 La réaction iranienne était attendue. Quelques jours après que le Sénat américain a voté une prolongation de ses sanctions pour 10 ans envers le pays, Téhéran hausse le ton. « S’offusque » même, écrit Le Monde dans son titre. Cette décision américaine, « guère appréciée », fait penser au ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, que « les Etats-Unis ne sont pas fiables. L’Amérique va à l’encontre de ses engagements. »

Le président Rouhani, cité par l’AFP et repris par La Croix, va même plus loin. Il estime qu’avec ces sanctions, qui ne concernent pas le volet nucléaire, ils ont « violé » leurs engagements. « L’Amérique est notre ennemi », répète le président. Au point que « l’Iran promet des représailles », titre RFI, en se basant sur « des déclarations très virulentes à l'encontre des Etats-Unis. Des déclarations qui témoignent de l'exaspération éprouvée au sein du régime iranien. »

Dans son dense décryptage, Le Point explique « pourquoi l’Iran s’estime floué ». Selon l’hebdomadaire, cette « rare diatribe anti-américaine […] est à prendre avec des pincettes ». Car selon l’ancien ambassadeur François Nicoullaud, cela « relève davantage du jeu de rôle de la part du président Hassan Rohani, afin de ne pas se faire déborder sur sa droite par les conservateurs, opposés à l'accord sur le nucléaire ». Ce renouvellement de sanctions « n’est pas une surprise », pas plus qu’une « violation » du texte négocié en juillet 2015. 

Ce nuage dans les relations bilatérales, cette « période de tension qui risque donc de s'ouvrir entre Téhéran et Washington, et ce avant même l'entrée en fonctions de Donald Trump », écrit RFI, peut-il avoir des conséquences sur l’accord ? Et le « mettre au rebut ? », s’interroge Le Monde. Dans sa revue de presse, le quotidien reprend notamment un papier de Bloomberg selon lequel « jeter le texte aux orties […] ne faciliterait pas – voire dégraderait – les rapports avec l’Europe, la Chine et peut-être même la Russie. Ensuite, parce qu’elle ne laisserait aux Etats-Unis que peu d’options, en dehors du recours à la force, pour limiter les ambitions iraniennes. » C’est d’ailleurs tout sauf un hasard de voir la Chine, où Javad Zarif s’est rendu cette semaine, se positionner en défenseur de l’accord, rapporte Le Parisien avec AFP.

Shell arrive en attendant Total

Bon gré mal gré, Téhéran poursuit ses avancées sur le plan économique. RFI nous apprend la signature de « trois importants contrats, évalués à plus de dix milliards de dollars, avec la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Shell ». « En revanche, poursuit Atlantico, le mystère plane toujours sur l’accord entre Téhéran et Total. […] Aucun accord ne devrait être finalement annoncé de manière imminente. » La compagnie avait signé début novembre un accord de principe de 4,8 milliards de dollars pour l'exploitation d'un immense champ gazier.

Sur ce même volet énergétique, le président Hassan Rohani, cité par La Tribune, entend baser son prochain budget sur un baril de pétrole à plus de 50 dollars, contre 40 dans le budget actuel. Une hausse logique après le récent accord obtenu à l’OPEP. BFMTV nous apprend par ailleurs que l’économie iranienne va changer sa monnaie :

« Le rial va laisser la place à la devise historique du pays, le toman, dont la valeur correspondra à 10 rials d'aujourd'hui. Au taux de change officiel, 3.200 tomans équivaudraient ainsi à 1 dollar. »

Les Iraniens sont « attachés » à cette devise disparue en 1932.

Achat controversé par Israël

Pendant ce temps, « une nouvelle controverse » éclatait au sujet de l’achat, par Israël, de trois sous-marins au constructeur allemand TKMS. « Or, écrit France 24, selon les révélations de la presse israélienne, l’Iran, ennemi numéro un d'Israël, détient des parts dans cette entreprise. » De quoi provoquer un « embarras » certain.

Car « le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, a été un ardent avocat ces dernières années d'un boycottage économique de l'Iran pour forcer ce pays à renoncer à tout programme nucléaire militaire. Or, toujours selon les médias israéliens, l’Iran empocherait une partie de la vente des trois sous-marins, dont la facture s’élève à 1,2 milliard d’euros. »

Aussi, « en Israël, complète RFI, on se demande si cette participation iranienne a pu permettre à Téhéran d'obtenir des informations militaires sensibles. »

Autre ennemi régional de Téhéran : Ryad. Un tribunal saoudien vient de condamner à mort 15 personnes pour espionnage au profit de l’Iran. Ces condamnés « sont des citoyens saoudiens, membres pour la plupart de la minorité chiite », détaille L’Express avec l’AFP, qui rappelle que les deux pays ont rompu leurs relations au début de l’année. Devant ce procès, « vicié dès le départ » selon un chercheur de l’ONG Human Rights Watch cité, l’Iran a accusé l’Arabie saoudite de vouloir « accroître les tensions dans la région ». Une position qui contraste avec celle affichée par la Première ministre britannique Theresa May. Cette dernière, reprise par BFMTV, a dit vouloir aider les pays du Golfe [Persique] face à l’ « agressivité régionale affichée par l’Iran ». Arrivée au pouvoir dans la foulée du Brexit, elle dit avoir « conscience de la menace posée par l'Iran pour le Golfe et plus largement pour le Moyen-Orient ».

Téhéran pas de que des ennemis dans ce monde. FranceTV se penche sur sa relation avec un État dont il est de plus en plus proche : la Russie. « Peut-on parler d’un axe russo-chiite ? », s’interroge le média. Convergence en Syrie, « coopération militaire [qui] semble au beau fixe », Moscou et Téhéran se retrouvent aussi sur les questions énergétiques, comme on a pu le voir avec l’accord à l’OPEP. Cette « leçon de realpolitik » n’empêche pas « la diplomatie russe d’être présente ailleurs dans la région, et notamment en Israël », de n’avoir « jamais coupé les ponts avec l’Arabie Saoudite » ou encore d’avoir « normalisé ses rapports avec un autre pays à majorité sunnite, la Turquie. »

À lire, voir, écouter ailleurs

La « mystérieuse disparition » d’un Français en Iran, information du Figaro, a fait beaucoup de bruit sur la toile. Ce quinquagénaire passionné de moto, est porté disparu depuis quatre mois. Ses proches, qui se sont confiés au quotidien, s’interrogent. Accident mortel ? Enlèvement ? Sources discordantes. « S'agit-il une nouvelle fois de «messages subliminaux» que Téhéran cherche à faire passer ? », s’interroge le journaliste après avoir fait référence à Clotilde Reiss, une chercheuse française qui avait été arrêtée en 2009.

Le blog spécialisé du Monde nous apprend que la peine capitale pour l’homme d’affaires et milliardaire Babak Zanjani a été confirmée. Il était accusé d’ « avoir empoché 2,54 milliards d’euros, issus de la vente du pétrole iranien à l’étranger pendant la présidence de l’ancien chef de l’Etat, l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) ».

Dans le même temps, Le Monde encore, fait écho à la mobilisation en faveur du cinéaste Keyman Karimi, condamné à un an de prison et à 223 coups de fouet, pour « insulte envers les valeurs du sacré ». Son film Writing on the City, pour lequel il a eu des ennuis, sera projeté à Paris.

Plus insolite enfin, les Observateurs de France 24 raconte… l’opération escargot, « risquée et jamais-vue », des chauffeurs de bus de Téhéran. En roulant à 30 km/h, ils ont voulu protester « contre la non-obtention d’une aide au logement que la compagnie de transport publique s’était engagée à leur fournir ».

 

Bon week-end !

Samuel Hauraix
Journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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