L'Iran vu de la France : zoom sur la « victoire » à Alep / Boeing s’envole avant Airbus
17 December, 2016
Au menu de cette semaine : Téhéran se félicite de la chute d’Alep en Syrie, les bisbilles autour des sanctions américaines n’empêchent pas le retour de Boeing, un reportage à Pardis, la « Silicon valley » du pays, des nouvelles du Français disparu…
Samuel Hauraix |

Tous les projecteurs de la presse française, et d’une bonne partie de la planète, étaient braqués depuis des semaines sur la situation à Alep-est. Jusqu’à sa chute, annoncée il y a quelques jours par Bachar al-Assad. Sur Facebook, le président syrien est sans équivoque : dans l’Histoire, il y aura un avant et un après cet événement. Comme… il y a eu un avant/après Jésus Christ, un avant/après révélations au prophète Mahomet, un avant/après la chute de l’URSS. Une comparaison, osée, qui en dit long sur ce que représente la reprise de la ville.

Son homologue et allié iranien, Hassan Rouhani, s’est empressé de « féliciter Assad pour sa "victoire" à Alep », comme l’écrit l’Obs avec l’AFP. « Téhéran a voulu cueillir sans tarder les fruits de cette victoire », formule Francetvinfo, pour qui l’Iran « se déclare ‘première puissance de la région’ » aujourd’hui. « En Syrie, Alep ‘libérée des terroristes’ », titre encore Courrier international en citant la presse iranienne. Cette victoire, mise entre guillemets par certains médias, l’est autant pour l’un que pour l’autre. Téhéran « célèbre une victoire qui est largement la sienne », titre par exemple Le Figaro, en rappelant que « la bataille au sol a été menée par une petite armée formée de combattants chiites venus de tout le monde musulman, recrutée, commandée et encadrée par des Iraniens ». Pour La Croix, cette intervention s’est faite en vue de parer au « danger d’une déstabilisation » et d’une remise en cause du « ‘croissant chiite’ – Téhéran-Damas-Hezbollah ». « En 2011, la perspective d’un vide à la tête de la Syrie a affolé Téhéran », poursuit Libération à propos de ce « soutien sans faille de Damas ». Bernard Hourcade, spécialiste du pays, cité dans l’article, est plus nuancé sur la notion de victoire :

« Plus vite Al-Assad gagnera la guerre, plus vite on le fera partir, car il n’est pas jugé capable de gérer le pays. Alep n’est pas une victoire pour les Iraniens, c’est simplement une étape. » 

« Et maintenant ? », semble se questionner Le Monde dans sa chronique, « Alep après la chute ». « La Russie et l’Iran sont désormais comptables de l’avenir de la Syrie », pense Alain Frachon, selon qui Russie et Iran, qui viennent d’ailleurs de conclure un accord pour l’exploitation de champs de champs de pétrole (Euronews), se retrouvent désormais « ‘copropriétaires’ » du pays. Comme ont pu l’être les États-Unis après leur invasion de l’Irak en 2003. « Or, prévient l’auteur, ces deux-là, les parrains, ne s’entendent pas forcément sur ce qu’il convient de faire de leur protectorat – porte de retour dans le monde des Supergrands, pour l’un ; point d’appui de l’expansionnisme perso-chiite, pour l’autre. » 

Une divergence d’intérêts qui devrait prendre un tournant encore plus complexe avec l’arrivée d’un petit nouveau sur la scène internationale : Donald Trump. Le président américain élu « veut travailler avec la Russie. Il veut contenir l'Iran. Mais en Syrie et ailleurs, la Russie et l'Iran forment une seule et même équipe », simplifie Atlantico, dans un long papier écrit par un journaliste du Daily Beast. Ce dernier pense que si Trump n’a pas manqué « d’incohérence » sur bon nombre de questions politiques durant sa campagne, « il a été totalement cohérent sur un point. Il est absolument et catégoriquement opposé à laisser le champ libre à la République Islamique iranienne dans sa conquête du Moyen-Orient. » De quoi faire vaciller cette alliance russo-iranienne ? Clément Therme, cité par La Croix, a cette formule : « Dans cette région, on n’est jamais ni ami, ni ennemi à 100 %. » Iraniens, Russes et Turques auront l’occasion d’en discuter autour d’une même table à Moscou, le 27 décembre prochain informe Europe 1. 

Brouille autour des sanctions

L'Iran envisage de construire des navires à propulsion nucléaire. Téhéran prend ainsi le risque d'être accusé par les Etats-Unis et Israël de vouloir développer ses capacités nucléaires .

En parallèle à ces manoeuvres syriennes, le brouillard irano-américain a de la peine à se dissiper. Comme nous le notions la semaine passée, Téhéran a haussé le ton après le renouvellement pour dix ans des sanctions, par le Congrès américain, à son encontre. Obama devait se prononcer à son tour cette semaine : il a autorisé la mesure. « De manière inattendue, qualifie Le Parisien avec l’AFP, le président américain s’est abstenu de signer la loi, mais ‘l’extension de l’Iran Sanctions Act a force de loi sans la signature du président. » Drôle de jeu d’équilibriste. Le blog du Monde nous apprend qu’en réponse, Hassan Rouhani « a demandé à Mohammad Javad Zarif d’entamer ‘les poursuites juridiques’ au niveau international ». Et ce n’est pas tout : « L'Iran envisage de construire des navires à propulsion nucléaire, informe RFI. Téhéran prend ainsi le risque d'être accusé par les Etats-Unis et Israël de vouloir développer ses capacités nucléaires ». « Une manière pour Téhéran de forcer à ouvrir le débat sur les sanctions américaines », pense encore Le Monde. Bref, Obama n’est toujours pas parti que les relations bilatérales tournent « déjà à l’aigre ».

Boeing s’envole avant Airbus

Ce froid n’a pas empêché l’Américain Boeing de faire affaire avec Iran Air. Business is business. Ce contrat, « historique » pour RFI, porte sur une commande de 80 avions pour un montant de 16,6 milliards de dollars. « Un contrat sans précédent entre les États-Unis et l'Iran depuis la révolution de 1979 », précise la radio. « Le contrat du siècle », qualifie même l’Express, « en attendant Airbus ». L’Européen doit lui se contenter de la vente… de sept appareils. « Cette première commande à Airbus […] devrait être le prélude à une série de contrats plus importants », écrit La Tribune. L’Iran avait commandé 118 Airbus début janvier. Dans cette course à l’équipement, l’Américain a donc fait mieux que rattraper l’Européen… 

Un contrat sans précédent entre les États-Unis et l'Iran depuis la révolution de 1979

2017 approche à grand pas et Courrier International, dans son prochain hors-série consacré à l’année à venir, pense que « l’Iran[est] en passe d’être la nouvelle Chine. Ce qui s’est passé pour la Chine en 1990 vaut pour un autre pays en 2017 : l’Iran, qui sort de son isolement international. » Le pays chiite pourra par exemple s’appuyer sur « Pardis, la ‘Silicon valley’ d’Iran, [qui] veut s'ouvrir au monde ». Là où l’AFP, publiée par l’Express, s’est rendue pour un reportage. Située au nord-est de la capitale, cette zone unique dans le pays compte 200 entreprises et 3 000 salariés.

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C’est aussi là où Thierry Mandon, secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la recherche, s’est rendu. Une visite peu relayée en France. L’Étudiant en profite malgré tout pour signer une enquête sur l’intérêt commun des deux pays en matière d’enseignement supérieur. 

À lire, voir, écouter ailleurs 

La relation franco-iranienne également fait la une à travers un fait divers : la disparition d’un motard Français dans le désert de l’est du pays. Le Figaro, qui a sorti l’affaire, assure cette semaine que Téhéran rejette la thèse de l'enlèvement.    

Cap sur un autre paysage désertique, celui de Khomein, près d’Arak au centre du pays. C’est que là que l’AFP, publiée ici par Le Point, s’est rendue pour signer un reportage rare sur des gravures multimillénaires qui questionnent encore aujourd’hui les archéologues sur place. Des scientifiques qui déplorent au passage un manque de moyens dus aux sanctions.

Le magazine Paris Match, lui, nous emmène à la rencontre des « derniers nomades d’Iran ». « Ashayer », c’est le nom du projet photographique de Kares Le Roy, dont les clichés sont exposés à Paris jusqu’au 24 décembre. Ce même Kares Le Roy a promené son appareil pour la revue des carnets de voyages Bouts du monde. Il est allé capter l’ambiance lors de l’Achoura, à la rencontre de « ces hommes qui pleurent pendant cette journée depuis plus de 1 300 ans ». 

LCI consacre un court papier, avec une vidéo d’une minute, sur le « délit de selfie en Iran ». Il est question de la « chasse aux sorcières qui est menée en Iran par les autorités à l’encontre des femmes, notamment, qui publient des photos d’elles sans voile sur les réseaux sociaux ». Sujet déjà abondamment traité par le passé.

Vingt-six organisations du monde du cinéma européen ont cosigné une lettre demandant la grâce du cinéaste iranien, condamné à recevoir 223 coups de fouet et à purger une peine d'un an de prison 

Nous terminons avec un mot de cinéma. Le Figaro revient sur la mobilisation du milieu pour le cinéaste Keywan Karimi. « Vingt-six organisations du monde du cinéma européen ont cosigné une lettre demandant la grâce du cinéaste iranien, condamné à recevoir 223 coups de fouet et à purger une peine d'un an de prison », écrit le quotidien. Dans le même temps, on apprenait qu’Asghar Farhadi et son Client était présélectionné pour l’Oscar du film étranger (Le Monde)…

Samuel Hauraix
Journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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