Note de Lettres Persanes en collaboration avec la Fondation Jean Jaurès
Iran-Kurdistan : combattre l'ennemi à ses portes
20 February, 2017
Le Centre d'études stratégiques de Lettres Persanes publie, en collaboration avec la Fondation Jean Jaurès, une note sur les liens entre l'Iran et le Kurdistan irakien, qui retrace l'histoire de leur relation, de Saddam Hussein à la lutte contre Daesh.

L’État islamique occupe une partie importante du territoire irakien et notamment Mossoul, seconde ville du pays, peu éloignée de la frontière iranienne et très proche du Kurdistan irakien. Dans cette zone, l’implication des combattants kurdes, les Peshmerga, est considérable et stratégique. Comment comprendre les relations entre l’Iran et le Kurdistan irakien de Saddam Hussein à aujourd’hui ? Une analyse de Lettres Persanes en collaboration avec la Fondation Jean Jaurès

En déferlant sur Mossoul en juin 2014, les soldats de l’État islamique ont trouvé bien peu de résistance de la part des autorités irakiennes. Ils se sont emparés de la ville à mesure que l’armée abandonnait ses positions et se retirait sans même combattre. Cette attaque éclair a surpris le monde en montrant la capacité de l’État islamique (EI) de prendre la seconde ville d’Irak. Des groupes de combattants se sont d’abord emparés des quartiers occidentaux de Mossoul, sur la rive droite du Tigre, puis ont évolué dans toute la ville en une nuit, alors que les casernes et autres postes de police étaient désertés par les forces de sécurité de l’État irakien. Dans leur fuite, les forces loyalistes ont abandonné en nombre le matériel militaire américain qui leur avait été fourni dans le but de recréer une armée irakienne digne de ce nom.

 La chute de Mossoul fut alors considérée comme un revers de taille, tant sa situation stratégique aux confins de l’Irak, de la Turquie et de la Syrie est stratégique pour la sécurité de la région tout entière. Par ailleurs, l’EI a « innové » par ses tactiques guerrières à la fois fascinantes et terrifiantes, qui lui a permis de se forger la réputation d’un groupe djihadiste des plus brutaux et extrêmes du Moyen-Orient. En plus de son expansion territoriale éclair, l’EI a réussi à recruter des milliers de combattants étrangers, jeunes et vieux, locaux et occidentaux, grâce à une propagande de pointe utilisant les canaux modernes d’internet. Ce groupe a fait preuve d’une macabre virtuosité dans l’art de bousculer les équilibres politiques que l’on croyait immuables, en jetant les bases d’un proto-État s’étalant sur des pans entiers de la Syrie et de l’Irak. Il a démontré qu’il n’était plus une simple organisation terroriste mais une « armée révolutionnaire globale » implantée dans des terres entièrement sous sa coupe.
 
 En réaction, la coalition armée comprenant les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Australie, la Belgique et les Pays-Bas a constitué une alliance visant à mener des frappes aériennes quotidiennes dans les fiefs de l’EI, en Irak comme en Syrie. Alors que ces frappes aériennes continuent de jouer un rôle significatif dans la lente dislocation de ce groupe, rien n’aurait été possible sans l’habileté guerrière et l’efficacité des soldats kurdes présents sur le terrain : les Peshmerga. Leur action au sol s’est révélée être indispensable dans la lutte contre les djihadistes. Malgré leur courage et leur professionnalisme, les combats ont été rudes pour les Kurdes dont l’équipement militaire faisait pâle figure face à l’arsenal des combattants de l’État islamique. Aux avant-postes de la lutte contre les djihadistes, les Peshmerga ont fait – et continuent de faire – preuve de dévouement et d’opiniâtreté pour défaire ceux qui menacent leurs terres. Réagissant à l’avancée éclair des djihadistes, les forces kurdes ont réussi à libérer plusieurs villages autour de Mossoul, alors même que les questions relatives à leur armement, leur entraînement et les conseils dont ils bénéficient en matière militaire restent un sujet brûlant dans la région.
 
 L’Iran voisin a longtemps écouté les Kurdes irakiens d’une oreille attentive ; du reste, il ne s’est pas privé de le faire dans la période actuelle, cruciale pour la sécurité de « sa » région. Sans pour autant nier les quelques querelles qui les opposent, les Kurdes irakiens et l’Iran ont historiquement entretenu de bonnes relations depuis la rébellion kurde de 1983. Pendant la guerre Iran-Irak, l’Iran a travaillé à la constitution d’un front de résistance anti-Saddam avec le ralliement de Masoud Barzani du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et de Jalal Talabani de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), en leur assurant une plus grande autonomie dans leurs affaires internes[1]. En représailles contre cette alliance entre les chefs de guerre kurdes et les Iraniens, Saddam Hussein décida de lancer l’Opération Zafar 7 avec notamment une attaque à l’arme chimique sur Halabja, bastion kurde dans le nord-est de l’Irak.
Des milliers de personnes moururent dans cette attaque et plus de 50 000 Kurdes trouvèrent refuge en Iran. Les camps de réfugiés devinrent la norme pour les Kurdes et nombre d’entre eux s’installèrent à travers l’Iran, la Turquie et même le Pakistan. Le Kurdistan irakien resta une zone rebelle à Saddam Hussein au début des années 1980 grâce à l’aide militaire et logistique apportée par la République islamique au deux factions principales. L’Iran s’employa à aider les Kurdes irakiens dans leur lutte contre le Baas – parti au pouvoir à Bagdad –, par la livraison d’armes et de nourriture en échange d’informations sur les activités et les opérations irakiennes tout au long de sa frontière[2].
 
 Tandis que l’Iran entraînait les Peshmerga et offrait protection à leurs dirigeants politiques, Téhéran a su moduler son soutien à la rebellion avec subtilité, afin de ménager ses positions et ses intérêts face à sa propre population kurde dont les revendications sont toujours demeurées un sujet épineux. En 1996, huit ans après la fin de la guerre avec l’Irak, l’Iran fit son retour sur la scène kurde irakienne en s’immisçant dans la guerre qui opposait désormais l’Union patriotique du Kurdistan et le Parti Démocratique du Kurdistan.
Quand la faction de Masoud Barzani s’employa à détruire sa rivale menée par Jalal Talabani, l’Iran opéra un retour dans les affaires kurdes afin d’aider Talabani et l’UPK à prendre le contrôle du gouvernorat de Souleymanieh[3]. En termes économiques, le négoce florissant entre l’Iran et le Kurdistan a également permis de renforcer cette relation particulière. Depuis la chute du régime Baas en 2003, le volume de commerce et d’investissements entre les deux parties a dépassé les 2 milliards de dollars[4].
 
En août 2014, Téhéran et Erbil ont fait montre une nouvelle fois du lien particulier qui les lie. Avec l’arrivée de l’État islamique dans la région de Mossoul et dans la province d’al-Anbar, l’Iran a commencé à considérer toute avancée d’insurgés vers Bagdad comme un point de non-retour. C’est ainsi que Téhéran a profité de la situation pour affirmer sa stature dans la région en montrant ses intentions anti-jihadistes. En ce même mois d’août 2014, une conférence de presse a rassemblé à Erbil le président du gouvernement autonome du Kurdistan, Masoud Barzani, et le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif.
Le chef kurde a alors déclaré : « Nous avons fait part au monde de la nécessité impérieuse d’obtenir de l’armement ainsi que des munitions, et l’Iran a été le premier pays à répondre favorablement à nos besoins »[5]. L’arsenal des Peshmerga est presque exclusivement composé d’AK-47 pris aux forces loyalistes lors de l’invasion américaine de 2003 et ne peut donc rivaliser avec les armes de pointe utilisées par l’État islamique.
 
 Les Kurdes ont donc entrepris de mettre la communauté internationale sous pression afin d’être livrés en armes modernes pour faire face aux attaques toujours plus professionnelles et aux avancées territoriales de l’EI. Si les grandes nations ont mis du temps à répondre, l’Iran a été le pays le plus réactif en devenant le premier fournisseur d’armes aux Kurdes irakiens. Dans le même temps, les autorités kurdes ont fait part de leurs préoccupations quant à la livraison d’armes en provenance des États-Unis : celles-ci allaient surtout à l’armée irakienne, alors qu’un pourcentage très faible leur était octroyé.
Voici l’analyse d’un officier peshmerga, dépité par la stratégie américaine : « Les Américains n’apprendront-ils jamais ? L’armée irakienne finira par fuir devant l’État islamique en leur laissant les armes américaines, comme elle l’a fait il y a deux ans ![6] » En effet, l’armée irakienne a été accusée de lâcheté lorsqu’elle a fui devant l’avancée des troupes djihadistes à Mossoul et Ramadi, abandonnant un équipement militaire moderne que l’EI a ensuite mis à profit dans sa quête d’hégémonie régionale. Des experts en sécurité affirment aujourd’hui clairement que la coopération militaire initiée par Téhéran constitue une aide indispensable pour les Irakiens sur le terrain face aux assauts de l’État islamique et ce, jusqu’à la fin de l’entraînement américain et de la remise à niveau des troupes irakiennes[7].
 
 L’armée iranienne a aussi joué la carte de la formation militaire et du conseil stratégique au moment de l’avènement de l’État islamique. Le ministre de l’Intérieur iranien, Abdolreza Rahmani Fazl, a ainsi confié à l’agence de presse Mehr que quand l’EI a attaqué le Kurdistan, Téhéran a immédiatement dépêché des conseillers militaires sur place pour assister les peshmerga en leur procurant un entraînement tactique et l’armement nécessaire[8]. Si des inquiétudes ont commencé à émerger quant au rôle de l’Iran dans ce conflit (notamment en raison de son parti pris pro-chiite), le soutien iranien aux Kurdes – sunnites – prouve que l’intérêt de Téhéran échappe ici au dogme de la concurrence sectaire. Certains accueillent favorablement l’immixtion de l’Iran dans la guerre contre l’État islamique alors que d’autres y voient le danger d’un Iran cherchant à gagner en influence dans la région.
 
 Quoi qu’il en soit, l’Iran, aux côtés de la France, des États-Unis, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, a soutenu et continue de soutenir les forces militaires les plus efficaces sur le terrain : les peshmerga. L’expansion de l’EI dans les territoires du Nord de l’Irak constitue à cet égard un danger pour l’intégrité territoriale de l’Iran qui cherche à éloigner ses ennemis djihadistes le plus loin possible de la frontière qu’il partage avec son voisin irakien. Il est donc dans l’intérêt stratégique immédiat de l’Iran de réduire au maximum la menace posée par l’EI.
 
 L’avènement de l’État islamique peut être attribué à plusieurs facteurs alliant un vide créé par le retrait des troupes militaires américaines en Irak et une structure ethno-religieuse irakienne complexe, traversée par de profondes fractures. La menace que fait peser l’État islamique en Irak constitue un danger pour tous les Irakiens, indépendamment de leur appartenance religieuse, et bien sûr pour la stabilité et la sécurité régionale comme internationale. L’éradication de l’État islamique et les livraisons d’armes aux forces (notamment kurdes) qui le combattent représentent un premier pas dans la tentative de recréer de l’ordre dans la sécurité internationale. En se rangeant aux côtés des Kurdes, les Iraniens ont donc montré qu’ils sont la puissance régionale véritablement aux avant-postes de la lutte contre les djihadistes.

[1] Entessar, Nadar.  January 29, 2009. “The Kurdish Factor in Iran-Iraq relations”. The Middle East Institute.

[2] Gunter, Michael M. 1996. "The KDP-PUK Conflict in Northern Iraq." Middle East Journal 50.2: 18.

[3] Mustafa, Mohammed. April 2016. “Iran’s role in the Kurdistan Regoin”. Al-Jazeera News

[4] Entessar, Nadar.  January 29, 2009. “The Kurdish Factor in Iran-Iraq relations”. The Middle East Institute

[5] Coles, Isabelle. August 2014. “ Barzani: Iran supplied weapons to Peshmerga Forces”. Reuters

[6] Pfeffer, Anshel. October 29 2016. “The Kurdish battle for Mosul and Independence”. Haaretz.

[7] Cooper, Helene. March 5, 2015. “US strategy in Iraq increasingly relies on Iran. New York Times.

[8] Collard, Rebecca. August 27, 2014. The Enemy of My Enemy: Iran Arms Kurds in Fight Against ISIS. Time Magazine

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