L'Iran vu de la France : à l’approche de la présidentielle, Ahmadinejad de retour sur la scène
15 March, 2017
Notre revue de presse avec tout ce que les médias français ont dit sur l’Iran ces deux dernières semaines, du 25 février au 12 mars.
Samuel Hauraix | Photo: Capture d'écran de twitter

 On l’aurait presque oublié en France. Pourtant, l’ancien président de la République islamique Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) agite toujours la scène politique iranienne. Ces derniers jours, il est revenu sur le devant de la scène médiatique française. D’abord avec sa lettre adressée au président américain Donald Trump. Une lettre dans laquelle « il reconnaît des vertus » à celui qu’il nomme « [son] excellence », écrit Le Parisien, reprenant une dépêche AFP. Voilà un soutien « dont Donald Trump ne sera pas fier », pense Le Monde, ou « dont Trump se serait bien passé », jugent encore les Inrocks qui rappellent que les deux hommes avaient déjà été comparés « pour leur style bruyant et expéditif ».

Avec cette lettre « très contestée empreinte d’un ton mystique dans lequel il se livre à un étrange exercice de séduction et de recommandations critiques », décrit FranceInfo, Ahmadinejad fait « un retour surprise sur la scène politique ». Le média s’interroge sur l’objet d’une telle démarche. Mais y voit d’abord un « défi » lancé au Guide suprême qui lui avait « conseillé » de ne pas briguer un troisième mandat.

Son second fait d’armes « surprise » intervient sur le champ numérique cette fois, avec l’ouverture… de son compte Twitter. « On a d’abord cru à un fake, un faux compte. Mais non… », raconte avec malice FranceInfo. Le média remarque bien que ces premiers messages, sur ce qui était « sa bête noire », sont dans « la langue du ‘grand Satan’ », à savoir l’anglais.

 

« Ahmadinejad, ce tweeto comme les autres », titre le HuffingtonPost en s’appuyant sur une caricature… sanglante. Que retenir de telles communications de sa part ? « Cherche-t-il à changer son image de dirigeant inflexible pour jouer le coup d’après ou teste-t-il son influence ? », s’interroge FranceInfo.

Difficile de répondre aujourd’hui. Une chose est certaine, sa stratégie s’inscrit dans un contexte bien particulier : l’approche de la présidentielle du 19 mai prochain. Le blog spécialisé du Monde ne manque pas de faire le lien entre l’événement politique de l’année et le « retour impressionnant » d’Ahmadinejad. Dans son papier très fourni, il mentionnent une partie des candidats potentiels à cette élection, côté conservateurs.

Un camp « très dispersé » avec notamment le poids du « Front populaire des forces de la révolution islamique » dont l’annonce prochaine d’ « une liste de dix personnes » pourrait faire de l’ombre au clan Ahmadinejad. Sera-ce suffisant pour contrarier Rohani, dont la candidature est annoncée par Europe 1, et son possible second mandat ?

Possible, à lire Mediapart (payant) qui fait rentrer un nouvel élément dans l’équation : Donald Trump. Selon le site d’investigations, « l’hostilité de l’administration Trump et le « Muslim Ban » du président américain permettent aux factions conservatrices iraniennes de reprendre la main. Si le sort du président « réformiste » Rohani n’est pas encore scellé, son camp est affaibli, en particulier depuis la mort de Rafsandjani en janvier. »

La nouvelle version du décret anti-immigration, face auquel Téhéran maintient réciprocité (Le Figaro), fait autant « le jeu des conservateurs » qu’elle ne « détériore encore l'image des États-Unis », pense encore Le Point (payant), dont le journaliste a été envoyé sur place.

L’enjeu d’un bilan économique

Trump ou pas, le bilan du président sortant se fera en grande partie sur le plan économique. L’Opinion estime qu’il n’a « pas encore réussi son pari », laissant entendre qu’un second mandat semble déjà acquis. Pourtant, les « bonnes » nouvelles s’enchaînent : « 300 entreprises françaises rêvent de s’implanter » (BFM), un nouvel Airbus vient d’être livré (Le Figaro)… Le souci ? Il est bien connu. Pour Le Point, la France est tout simplement « otage des États-Unis » en Iran du fait du « ‘traumatisme’ des banques ».

En trame de fond, ces sanctions américaines visant toujours « toute entreprise étrangère commerçant en dollar en l’Iran ou possédant des intérêts aux États-Unis ». Résultat, « le regain d’incertitude décourage l’investissement et nuit à la reprise économique. Les grands groupes […] tous ont mis en sommeil leurs projets d’investissement », poursuit L’Opinion.

C’était tout l’enjeu de la visite en Iran du ministre français de l’Économie Michel Sapin, décryptée par RFI qui fait mention de ces sociétés françaises « suspendues » à ce voyage. « Le gel des flux financiers avec l’Iran pèse sur les entreprises », va dans le même sens Le Monde. Le quotidien du soir rappelle ce refrain désormais bien connu : « L’aventure persane reste semée d’embûches. » Dans le même temps, le journal Les Échos nous apprend que d’autres banques étrangères, de Russie, Chine ou Singapour, « sont déjà à l'offensive pour tirer le meilleur parti de l'eldorado iranien ».

En parallèle, Téhéran mène une autre bataille pour la récupération d’avoirs gelés. Selon Le Monde, les autorités iraniennes « enragent » à cause d’ « au moins 1,6 milliard de dollars, gérés par Clearstream, discrètement gelés par un juge luxembourgeois, à la suite d’une procédure judiciaire américaine ». L’économie iranienne est donc toujours « menacée » dit le FMI, dont le rapport est cité par Le Figaro. Et pour Ran Halévi, directeur de recherche au CNRS, à qui le même quotidien de droite a accordé une tribune, il est grand temps que Trump « arrête sa position sur le dossier du nucléaire iranien ».

Le récent tir en mer d’Oman, relayé par Le Parisien, ne va pas apaiser cette relation bilatérale. Une montée en puissance militaire potentielle de Téhéran inquiète également Israël. Le Monde fait état de « la volonté hégémonique qu’Israël et les puissances sunnites prêtent à la République islamique iranienne », et notamment de « la possible construction de structures militaires iraniennes permanentes en Syrie ».

C’était justement l’enjeu d’une rencontre récente entre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président russe Vladimir Poutine. La Syrie a également fait l’objet d’une communication côté iranien, avec l’annonce de la mort de 2 100 combattants en Syrie et en Irak. C’est « plutôt inhabituel que les responsables iraniens donnent un bilan » de ce genre, s’étonne RFI. L’Iran vient d’ailleurs d’être visé par un terrible attentat à Damas qui a fait 74 morts dont une majorité de chiites (Courrier International). France Culture consacre un entretien avec Frédéric Pichon, enseignant et chercheur en géopolitique, pour questionner le rôle politique et militaire de l’Iran dans la guerre syrienne.

À lire, voir, écouter ailleurs

La presse française fait également état de plusieurs décisions de justice. Europe 1 d’abord avec ce couple accusé d’avoir organisé des fêtes à Téhéran dont la fouille du sous-sol aurait permis de découvrir… 4 000 litres d’alcool. Dans le même temps, L’Orient-Le Jour (avec AFP) nous apprend que « le fils de l'ayatollah Montazeri, haut dignitaire du régime iranien dans les années 1980, condamné à six ans de prison pour ‘action contre la sécurité nationale’, a été ‘gracié’ sous condition et libéré ».

Outre les tribunaux, il est également question de la rue iranienne. Les Observateurs de France24 évoquent la « relance [du] débat sur l’accessibilité » après la mort d’un homme aveugle tombé d’un pont. L’observatrice citée par le média raconte son parcours du combattant au quotidien malgré l’ « installation de carrelages tactiles ». Toujours dans l’espace public, mais dans un tout autre registre, TV5Monde s’intéresse, dans un long et rare papier intitulé « Iran : une seringue pour une tombe », au fléau de la drogue qui touche notamment une majorité de sans-abri.

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, les médias ont également mis un coup de projecteur sur Behnaz Shafiie, la « motarde qui fait avancer les droits des femmes » comme dit l’AFP, ici en vidéo ou en texte. Ces mêmes femmes peuvent le choix d’avoir recours au fameux « sigheh ». Un « CDD matrimonial » auquel RTL consacre un court reportage.

La presse a fait beaucoup plus long pour évoquer le nouveau triomphe d’Asghar Farhadi, une nouvelle fois primé aux Oscars avec le titre de meilleur film étranger, pour « Le Client ». Cérémonie que le réalisateur iranien a décidé de boycotter pour protester contre le décret polémique. « En boycottant les Oscars, Farhadi a “humilié” Donald Trump », titre Courrier international selon qui « à l’exception des titres ultraconservateurs », la récompense a fait l’unanimité dans la presse iranienne. Même topo pour France24 avec son titre « l'Iran exprime sa fierté ».

Autre actualité majeure dans l’univers culturel, reprise par le magazine du Monde : l’exposition de la « collection cachée » de Téhéran. La fameuse de collection de l’ancien épouse du Shah, Farah Pahlavi, qui devait voyager jusqu’à Berlin puis à Rome, finalement exposée en Iran. Nouvelle preuve que l’art est omniprésent en Iran avec ce papier de Libération qui fait l’éloge de l’ouvrage d’un photographe « donnant un aperçu de la République islamique sous un jour jamais vu ». Et si vous réclamez encore d’autres « merveilles » pour les yeux, vous pouvez consulter le diaporama photo du Figaro qui ne donne que l’envie d’aller faire cette « expérience inoubliable ».

 

Samuel Hauraix
Rédacteur en chef adjoint de Lettres Persanes, journaliste à l’œil attentif sur l'Iran, et sa représentation dans les médias français
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