L'avenir de l'économie iranienne : quel candidat, quel programme
15 May, 2017
L'économie iranienne dans les débats des élections présidentielles : comme l'élection précédente en 2013, il semble que les difficultés économiques soient de nouveau au cœur du débat présidentiel iranien de 2017.
Hamzeh Arabzadeh | Photo: La une du journal Shahrvand : Quel avenir ? ( Ebrahim Raïssi à gauche face à Hassan Rouhani à droite )

Il y a quatre ans, en 2013, les problèmes économiques étaient au centre des débats de la onzième élection présidentielle iranienne. En effet les trois années précédant l’élection de 2013, ont été marquées par un très fort taux d’inflation (26%, 21% et 34% respectivement en 2011, 2012 et 2013), d’une croissance économique négative (-3.7% et -7.8% en 2012 et 2013) ainsi que d’un taux de chômage record.

Si l’inefficacité des politiques économiques menées par le président de l’époque, M. Ahmadinejad, se trouvait en partie responsable, ce sont surtout les sanctions économiques imposées par le conseil de sécurité de l’ONU qui ont véritablement paralysé l’économie iranienne. En 2013, pour la plupart des Iraniens voir même certains gouverneurs, les sanctions ne représentaient plus seulement un "bout de papier déchiré" comme l'avait évoqué M Ahmadinejad, mais la source même de la misère et de l’isolement.

Il n’est donc pas étonnant que M. Rouhani, homme politique modéré et pragmatique; seul candidat non conservateur, ait gagné les élections présidentielles de 2013 avec comme « slogan »: « les centrifugeuses nucléaires doivent tourner, mais cela doit être aussi le cas des rouages de l’économie » suivi d’une promesse de ré-ouvrir les négociations sur la question du nucléaire entre l’Iran et les P5+1 ; dans le but de lever les sanctions. Deux ans plus tard, le 14 Juillet 2015, la signature du Plan d'Action Commune Complet (JCPOA) entre l’Iran et les P5+1 était actée annonçant avec la levée des sanctions. Les Iraniens s’attendaient alors à ce que la situation économique change.

Cependant, aujourd’hui, il semble que les difficultés économiques soient de nouveau au cœur du débat présidentiel iranien de 2017, en dépit du fait que la situation économique se soit améliorée sur de nombreux plans. M. Rouhani et ses partisans pensent qu’une amélioration substantielle des conditions économiques a vu le jour durant son mandat présidentiel. Ainsi, l’inflation a chuté passant de 34% en 2013 à moins de 10% en 2016 (c-a-d le plus faible taux enregistré depuis 1998) ; le taux de change iranien s’est relativement stabilisé au cours des dernières années ; les exportations de pétrole ont cru passant de 1,3 millions (b/j) en 2012 à 2,8 millions (b/j) ; les importations de médicaments ainsi que de matériels industriel et médicaux ont été facilitées ; et la croissance économique est repartie, passant de -7.8% en 2013 à plus de 6% en 2016 (avec cependant moins de 1% se rapportant aux secteurs non pétroliers). Les soutiens politiques de M. Rouhani soulignent aussi les nombreuses réformes structurelles du système bancaire, fiscal et douanier ; dont beaucoup ont été validées par les institutions internationales telles que le FMI.

Malgré tout, l’économie semble toujours être le talon d’Achille du pays. M. Ghalibaf et M. Raisi; les deux candidats conservateurs (le premier s'est désisté en faveur du second le 15 mai); n’ont pas cessé de remettre en question la capacité de M. Rouhani à restaurer l’économie et surtout l'emploi. C’est ainsi que le chômage s'est retrouvé au cœur des débats et a endossé le rôle que l’inflation avait joué il y a quatre ans.

Les deux candidats conservateurs se sont livrés à une guerre sans merci à coup de promesses électorales séduisantes pour diminuer le chômage. M. Ghalibaf a promis de créer cinq millions d’emplois en quatre ans et d’octroyer une indemnité de chômage avoisinant les 80 dollars américains à chaque chômeur. Plus modestement, M. Raisi a promis de créer au moins un million d’emplois par an. Cependant, aucun programme n’a été proposé par les deux candidats pour appuyer ces promesses.

   

Schéma 1: source Banque Mondiale 

 Le chômage est assurément le plus grand enjeu que l’économie iranienne doit relever. Le taux de chômage est en moyenne de 11.6% depuis 1991 (cf. schéma 1). Après avoir décliné de plus de 3% entre 2010 et 2013, le taux de chômage a augmenté, passant de 10.4% en 2013 à 11.3% en 2016, malgré une création nette d’emplois s’élevant à 1.3 millions durant cette période. Néanmoins, la situation est bien meilleure que de par le passé ; la création nette d’emplois entre 2005 et 2013 étant inférieure à quarante mille et la chute du taux de chômage entre 2010 et 2013 seulement due à une moindre participation au marché du travail.  

L’Iran est un pays fort d’une population très jeune. Comme le montre le schéma numéro 2, au cours de la dernière décennie, le ratio de la population en âge de travailler (population entre 15 et 65) par rapport à la population totale iranienne était de presque 5% supérieur à la moyenne de ce ratio au sein de l’Union Européenne et du Moyen-Orient. Selon le rapport du FMI, ce ration devrait augmenter jusqu’en 2040 pour atteindre environ 80%.   

 

 

Schéma 2: source Banque Mondiale 

En outre, la nouvelle population active est bien formée. Le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur a nettement augmenté au cours des 20 dernières années (cf. schéma 3). En 2015, 4.8 millions d’Iraniens ont entamé des études universitaires,  représentant près de 6.2% de la population totale (contre environ 3.5% in France).  

Le nombre élevé d’inscriptions universitaires est fortement lié à l’amélioration de l’accès à l’éducation. Toutefois, le fort taux de chômage ainsi que les difficultés à trouver un emploi, auxquels s’ajoutent les 18 mois de service militaire obligatoire (réservé aux hommes) poussent la jeune génération à entamer des études pour retarder son entrée sur le marché du travail. Ce taux de participation du marché du travail en Iran est environ 40% inférieur à la norme internationale (17% pour les femmes). 

Ce vivier de jeunes hautement qualifiés en âge de travailler, qui aurait pu constituer une incroyable opportunité n’importe où ailleurs, pourrait se révéler être une source d’instabilités sociopolitiques en Iran, s’il reste à l’écart du marché du travail.  

Pourtant, le problème de création d’emplois est structurel et ne peut être résolu simplement. Une création significative d’emplois nécessite une croissance de l’économie non liée au secteur pétrolier. L’exemple des pays émergeants montre que la grande compétitivité des secteurs exportateurs, en particulier au sein du secteur industriel est l’unique voie menant à une croissance économique à long terme et à la création d’emplois, en particulier en ce qui concerne la main d’œuvre qualifiée. 

 

Schéma 3 : source Banque Mondiale 

 

La dépendance au pétrole est en large partie responsable de la maigreur du secteur manufacturier en Iran. L’économie Iranienne a été extrêmement dépendante des revenus du pétrole au cours de ces 50 dernières années. Le secteur pétrolier n’est pas « labor-intensive »et ne peut générer d’emploi. En même temps, la dépendance au pétrole a augmenté la part de l’économie dévolue au secteur public/semi-public, au détriment du secteur privé auquel il n’a pas laissé d’espace de croissance. S’appuyant  sur les revenus d’aubaine du pétrole, le secteur public se complaît dans son inefficacité et son improductivité. Par ailleurs, le secteur privé pâtissant de la dépendance au pétrole et du phénomène de la « maladie hollandaise » demeure chétif et non compétitif. 

Isolée depuis plusieurs décennies, l’économie Iranienne a besoin pour se moderniser, devenir compétitive et stimuler les emplois productifs d’attirer des investissements étrangers. Le bas prix de l’énergie, la proximité géographique avec le marché du Moyen-Orient, et, plus important, la présence d’une main-d’œuvre peu chère et qualifiée peuvent potentiellement faire de l’Iran la cible idéale des investissements étrangers.

Cependant, les tensions politiques dans la région, le fait que les banques européennes n’envisagent qu’avec réticence de travailler avec le secteur bancaire Iranien, mais aussi les difficultés institutionnelles et les risques politiques ont incité les firmes internationales à la prudence dans leurs investissements sur ce marché au potentiel considérable.   Selon M. Jahangiri, le vice-président, l’économie iranienne avait capté 6 milliards de dollars US d’investissements étrangers, soit beaucoup moins que ce M Rouhani espérait avant la levée des sanctions.  

Contrairement à M Rouhani, les deux candidats n’ont pas dit grand-chose sur leur désir de capter  des investissements étrangers et de travailler avec des firmes internationales. Au vu de la proximité  que les deux candidats conservateurs entretiennent avec les tenants de la ligne dure et les gardiens de la Révolution, et du soutien qu’ils rencontrent auprès d’eux, leur victoire ne serait pas appréciée par les firmes étrangères. Ces deux candidats conservateurs ainsi que leurs équipes de campagne ont beau eu critiquer les accords nucléaires P5 +1 et le JCPOA, ils ont néanmoins annoncé qu’ils ne remettraient pas le JCPOA en cause. 

Les deux candidats conservateurs essaient d’obtenir le soutien des ménages à petits revenus. Rompant en apparence avec leurs promesses de création d’emplois, M Ghalibaf et M. RaIsis ont tous les promis qu’ils augmenteraient Yaraneh, l’allocation directe à tous les Iraniens. Yaraneh avait été établie par le plan de réforme des allocations de 2010 avec comme but le remplacement des aides à l’énergie par une sorte d’assistance sociale sous la forme d’une allocation directe (actuellement environ 13 euros par personne). M. Ghalibaf a promis de tripler Yaraneh pour tout le monde, ce qui demanderait un fonds de 50 milliards d’euros.

Plus modéré, M. Raisi a promis de tripler Yaraneh seulement pour les ménages des trois dernières déciles. Ces promesses ont fait pleuvoir les critiques même parmi les conservateurs au parlement : les candidats n’ont pas apporté de lumière sur leur méthode pour financer ces réformes. Les seules politiques susceptibles de les financer sont l’augmentation de la masse monétaire (puisque la banque centrale n’est pas indépendante), l’augmentation des impôts ou celle de du prix de l’énergie (puisque l’Etat est le seul pourvoyeur d’énergie). Toutefois, toute combinaison de ces politiques serait néfaste à la production et occasionnerait une plus forte inflation, laquelle se situe aux alentours de 10 %, soit beaucoup plus que dans bien des pays émergents ou développés. 

Parallèlement, les deux candidats ont promis d’augmenter les salaires dans la fonction publique, de même que les pensions et les  minimums salariaux, sans expliquer précisément comment ils allaient procéder. Les programmes économiques des candidats conservateurs semblent donc irréalistes, incohérents et ambigus, mais séduisants. M. Rouhani, qui a hérité d’une large somme de problèmes économiques et qui a, parallèlement, dû répondre aux attentes élevées de la population, a la tâche difficile de convaincre le peuple de son bilan.

Le premier vice-président, M. Jahangiri, s’est porté lui-même candidat pour participer aux débats pour soutenir son chef face aux critiques sans précédent des conservateurs et des tenants de la ligne dure. M. Jahangiri, qui retirera probablement sa candidature avant le 19 mai pour apporter son soutien à son chef, a joué un rôle crucial pour convaincre la population des fruits de son cabinet. Néanmoins, regagner le pouvoir reste visiblement toujours une tâche difficile. Le 19 mai sera un jour crucial pour l’économie iranienne.   

Hamzeh Arabzadeh
Économiste, attaché temporaire d’enseignement et de recherches à l'Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, et l’Ecole d’Economie de Paris. Membre du centre d'études stratégiques de Lettres Persanes
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