L'Iran en image : la jeunesse d'«Une séparation» ?
22 June, 2017
Pour sa nouvelle chronique sur l'émission "Mille et une voix de l'Iran", Asal Bagheri, sémiologue et spécialiste du cinéma iranien, nous a choisi la photo de couverture du hebdomadaire Courrier international du 18 mai, la veille des élections présidentielles iraniennes.
Asal Bagheri | Photo: Couverture de Courrier international

Une image sombre : sur fond noir en arrière-plan des petits points jaunes et oranges scintillent. En gros plan, plus proche de celui qui les regarde, sont photographiés un garçon et une fille, la vingtaine. En position assise,  non-centrés, du côté droit de l’image, deux corps coupés, les mains et la moitié des jambes hors champs,  lui est en tee-shirt noir, jean bleu délavé troué un peu pour pas en faire trop et assez pour paraitre dans l’air du temps ; elle, habillée en noir, manche mi- longue, foulard gris argenté : vêtement sans fioriture mais réfléchi.

En guise d’accessoire, lui n’a que des écouteurs, petits mais rouges qui sortent de col de son tee-shirt. Elle,  un bracelet, que l’on voit mal sur la photo mais suffisamment pour dire que ce n’est pas du « bling, bling ». Du rouge, il y en a aussi sur ses lèvres, un rouge discret mais travaillé. De la « simplicité », de la « modernité » voici l’effet du sens recherché. Elle a le regard incliné vers le sol, au bord du cadre, au bord de quoi d’autre ? On se le demande. Visage figé, sans sourire, sourcil ni épais, ni fine, elle donne l’impression d’être triste. Lui, mal rasé, photographié de profil, petite moustache et pattes de barbe mi- longue, Un bras autour des épaules de la fille, regarde par-dessous de celles-ci.

Deux corps recroquevillés, la couleur noire du tee-shirt et du manteau renforce l’effet de l’intimité, des corps qui s’unissent, qui s’imbriquent pourtant des regards fuient. Les corps sont ici, ensemble, collés,  les regards, ces miroirs de l’âme, sont ailleurs. Des corps fatigués et las, des désirs sombres, Un ailleurs rêvé, imaginé,  deux directions différentes.

Couvertur du hebdomadaire Courrier international

Sur ce fond noir, En haut à gauche, au-dessous de leur tête, de leur esprit, en Lettres majuscules et jaunes est écrits en grande taille « TEHERAN ». Plus petit en blanc : « Une génération qui ose ».  Le titre avec ses mots et ses couleurs désire et impose l’ancrage du sens. Il voudrait brider l’infini de celui-ci, Interférer dans la liberté de l’esprit de celui qui regarde, de celui qui interprète. Le titre freine la cascade de l’interprétation ; il dicte : une ville, une jeunesse dorée qui ose ; Une jeunesse lumineuse sur un fond social noir ; une jeunesse libre.

Bridage du sens, imposant et imposé, le titre est en contradiction évidente avec le sous-jacent  qui émane de l’image. Malgré ces mots qui guident, l’un ne peut pas ignorer  ce visage féminin triste, au bord du cadre ces corps coupés et en fusion, les bras tombés. C’est une jeunesse certes moderne mais désabusée, lasse, sans désir apparent, unie malgré elle dans cette noirceur. Elle regarde ni devant ni derrière, cherchant autre chose. Elle a le désir d’un ailleurs, celui d’un avenir, pas commun.

Voici l’image d’une jeunesse qui se retrouve, à son insu, unie, au bord d’un cadre non désiré,  à la recherche d’une seule chose : Ne pas être là. Ne pas être ensemble. Se séparer. Se séparer d’un ici et d’un maintenant. Se séparer tout court.

 

Asal Bagheri
Sémiologue et spécialiste du cinéma iranien.
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