Biblio-Iran : Autopsie du chiisme politique
09 July, 2017
L’avènement de la République islamique ne marque-t-elle pas l’entrée de l’Iran, bien avant tout le reste du monde musulman, dans ce qu’on nomme la modernité ?
Amélie M. Chelly |

L’Iran est le laboratoire du Moyen-Orient. Il a fait, plus de trois décennies avant les pays de la région, l’expérience de ce que nombre de scientifiques répugnent à nommer l’« islam politique ». Il est vrai que l’islam est substantiellement politique, que même l’émergence du chiisme repose sur une question de revendication d’une légitimité en matière de gouvernance de la communauté islamique, alors qu’entendre par « chiisme politique » et comment envisager une « sécularisation à l’iranienne » ? L’avènement de la République islamique ne marque-t-elle pas l’entrée de l’Iran, bien avant tout le reste du monde musulman, dans ce qu’on nomme la modernité ?

Une autopsie pratiquée sur la mort d’un idéal théocratique ne signifie pas que le chiisme politique est mort en tant qu’institution. Bien au contraire, ce dernier est bien vivant et il est le théâtre de réflexions sur la place de l’islam chiite en politique et de la politique dans le giron de l’islam. C’est peut-être ici qu’il faut parler de deux sens du terme « sécularisation ».

Le premier, c’est celui que nous connaissons en Occident, et qui désigne une séparation entre la religion et le politique, entre la sphère privée et la sphère publique, séparation qui s’accompagnerait d’un effacement progressif du religieux. Cette définition-là est inapplicable à l’aire culturelle iranienne. Il faut octroyer une autre acception au terme, pour qu’il puisse épouser les contours de la spécificité iranienne : la sécularisation doit d’abord avoir un sens littéral, celui d’inscription dans le siècle, ou mieux, d’immanentisation : l’instauration du régime des mollahs a imposé une lecture de l’islam chiite, et ce faisant, a pris, politiquement, toutes les mesures pour que les promesses religieuses puissent trouver un ancrage dans le siècle : l’abondance du paradis auquel le martyr est promis dans la religion traditionnelle trouvait par exemple une forme séculière dans la création de fondations destinées à garantir cette abondance, en ce bas-monde, pour les familles de martyrs.

 

La figure religieuse de l’Imam, centrale dans le chiisme (puisque rappelons-le, les chiites duodécimains croient en une continuité de la révélation du prophète Mohammad dans la parole des douze Imams infaillibles inspirés par Dieu), trouve une incarnation dans le guide de la Révolution, l’Ayatollah Khomeyni, symboliquement et honorifiquement appelé « Imam Khomeyni ».

L’idéal théocratique de la République islamique à ses jeunes heures se confondait même dans la volonté de reconstituer l’umma, la communauté islamique n’admettant pas de frontières, mais bien vite, les réalités internationales ont rattrapé les aspirations du jeune régime : la guerre Iran-Irak a forcé les discours à utiliser le terme de « nation », rompant avec le rêve d’umma, puis l’institutionnalisation a rapidement été investie par la corruption ou les arrangements qui caractérisent n’importe quel modèle politique. L’immanentisation des grandes notions et des grands piliers de la religion traditionnelle aura dessiné, et ce, dès la naissance de la République islamique, une réflexion autour de la place de l’islam en politique. En effet, l’idéal islamiste révolutionnaire s’est sclérosé dans l’institutionnalisation du chiisme politique.

Certains des architectes même de la République islamique ont vu un échec dans le système du velayat-e faqih (« tutelle du juriste-théologien » faisant du Guide suprême la pierre angulaire du régime), comme par exemple l’Ayatollah Montazeri. Ce dernier, pourtant aux fondations de la structure politique postrévolutionnaire, a ouvert, avec d’autres, un débat sur la place de l’islam dans son rapport au politique ; et c’est peut-être ici qu’il faut chercher à comprendre un second élan séculariste du chiisme politique. En effet, il faut peut-être, pour comprendre la complexité et l’envergure du fait théologico-politique iranien, abandonner notre définition occidentale de la sécularisation au profit de deux autres : l’une, que nous venons de développer, qui consiste en une sécularisation-immentisation, inscrivant les grands concepts religieux dans le cadre d’une idéologie globalisante, et l’autre consistant en une théorisation endogène du rapport entre religion et politique.

 

En quoi consiste donc cette seconde acception de la sécularisation ? Il s’agit des pensées postkhomeynistes qui dessinent les contours de l’évolution de l’actuelle République islamique. Nombre de théoriciens, comme par exemple Abdolkarim Soroush, envisage le fait que, pour ne pas avoir à importer le modèle séculier occidental, modèle qui ne saurait coïncider avec les mentalités ou l’âme de l’Iran, l’expérience théocratique pourrait considérer rationnellement les normes islamiques. En d’autres termes, les trente-huit années de chiisme politique en Iran pourraient, progressivement, faire se parler des normes issues de la religion et des normes qui seraient seulement établie par la raison. Mettre ces deux types de normes au même niveau pour les comparer, reviendrait à désacraliser les normes islamiques considérées, et donc procéder, sans le savoir peut-être, à une sécularisation « à l’iranienne ».

 

L’ouverture des discours en Iran, l’assouplissement progressif de la rhétorique permettrait d’envisager ce processus-là, celui qui permettrait, à terme, un pluralisme qui ne serait pas calqué sur le modèle occidental, mais qui permettrait le dialogue et l’échange avec l’Occident. En d’autres termes, la réélection de Hassan Rohani ne marquerait pas l’avènement d’une volonté nouvelle de négocier – négociation il y a depuis longtemps – mais de l’adoption nouvelle d’un langage de négociation. L’Iran revient sur la scène internationale visiblement, comme avec la signature d’accords, mais aussi essentiellement, en ne faisant plus fi, dans les discours, des réalités stratégiques et économiques internationales.

 

Iran, Autopsie du chiisme politique

d' Amélie M. Chelly

Préface de Farhad Khosrokhavar

 Editeur : cerf  (2017)

Nombre de page(s) : 384 

Ce livre est disponible à la librairie Le tiers mythe.

 

 

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