Le « en même temps » de Macron préservera-t-il l’accord nucléaire ?
13 November, 2017
Emmanuel Macron a dévoilé sa stratégie à l’égard de l’accord international sur le programme nucléaire iranien. Une stratégie ambiguë qui ne contentera aucune des parties prenantes.
Roohollah Shahsavar | Photo: Capture d'écran YouTube

Pendant sa conférence de presse de jeudi dernier à Abu Dhabi, Emmanuel Macron a dévoilé sa stratégie à l’égard de l’accord international sur le programme nucléaire iranien. Une stratégie ambiguë qui ne contentera aucune des parties prenantes : l’Iran d’un côté, ses voisins monarchiques de l’autre, ainsi que les États-Unis de Trump. Sans oublier Israël.

Macron incarne la « cupidité » occidentale ; les ultra-conservateurs en profitent

Le camp ultra-conservateur en Iran se réjouit d’un Trump irrationnel, d'un Mohammed ben Salmane radicalisé et un Macron qui incarne la « cupidité » occidentale. L’administration iranienne elle non plus n’est pas à l’abri des extrémistes (la droite radicale). Comme leurs homologues saoudiens et israéliens, ils profitent, voire survivent au conflit. Opposés à toute sorte de compromis avec l’Occident, les faucons iraniens voient l’accord de 2015 comme une défaite dure à avaler. Ainsi, une normalisation des relations avec le monde occidental est à l’opposé de leurs intérêts.

Dans une telle situation, la proposition d’Emmanuel Macron de négocier le programme balistique iranien est le meilleur « cadeau » fait aux conservateurs du pays, car ils peuvent se réorganiser autour d’une nouvelle éventuelle ingérence étrangère. Il y a un compromis au sein de toutes les composantes de la République islamique, et même au sein de l'opposition, qui dit que ce programme balistique fait partie du plan défensif du pays et qu'il est hors de question de le négocier.

« Comme nous avons évoqué plusieurs fois, nous ne négocions pas, avec aucun pays et aucune personnalité, sur le [programme] balistique et aussi au sujet de la défense de l’Iran », a tonné Bahram Ghassemi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien, ce lundi 13 novembre, dans sa dernière conférence de presse.

Hassan Rouhani sait bien qu’un pas en avant sur ce sujet équivaudrait au retour au pouvoir des extrémistes en Iran. Quand lui-même dirigeait les négociations sur le programme nucléaire sous la présidence du réformiste Mohammad Khatami (1997-2005), la simple décision de suspendre volontairement l’enrichissement de l’uranium, interprétée comme du laxisme contre les étrangers, a conduit le pays à l'arrivée au pouvoir d’un certain Mahmoud Ahmadinejad, dont le slogan de campagne était justement... « l’énergie nucléaire est notre droit incontestable ».

La négociation du programme défensif de l’Iran reviendrait à une défaite définitive des réformistes en ce qui concerne le leadership de l’Iran à l’international. Le principal argument des conservateurs iraniens consiste à dire que les réformistes sont naïfs envers les Occidentaux, qui en veulent toujours d’avantage. Nous pouvons observer cette idéologie à travers des multiples discours du Guide de la République islamique.

Au sujet de l’accord nucléaire l’ayatollah Seyed Ali Khamenei avait évoqué, en 2016, la « cupidité » des pouvoir occidentaux :

« Voyiez-vous ! Ils désirent de plus en plus, ils veulent d’avantage, ils menacent. Ils répètent les mêmes choses qu’ils disaient autre fois au sujet du [programme] nucléaire et l’enrichissement de 20% de l’uranium etc. Ils disaient que l’option de la guerre était toujours sur la table. Leurs membres du gouvernement et du parlement comme leurs futurs candidats aux présidentielles redisent de nouveau la même chose. »

Avec la position américaine et la proposition d’Emmanuel Macron, l'administration iranienne voit la confirmation de cette « prédiction » du Guide.

L’Arabie saoudite et Israël ne veulent pas partager la région avec l’Iran

Emmanuel Macron évoque dans sa conférence de presse que

« l’Iran est une puissance régionale, un pays dont l’Histoire et la culture est grande, que nous devons considérer. Il ne s’agit d’avoir aucune naïveté à l’égard de l’Iran, il s’agit d’être aux côtés de nos alliés, en particulier les Emirat arabe unis. Mais il ne s’agit d’avoir aucune politique jusqu’au-boutisme que viendrait créer des déséquilibres voire des conflits dans la région, c’est ce que nous voulons à tout prix éviter. »

La stratégie du président français est basée sur un regard réaliste, identifiant le cœur du conflit régional : le déséquilibre du pouvoir. L’Iran n’occupe pas sa place dans la région par rapport à sa puissance réelle et son influence au sein de l’Asie de l’ouest. Les autres pouvoirs régionaux, principalement l’Arabie saoudite et Israël, imposent leurs influences sur la région. Une influence qui serait fragile et limitée sans le soutien des pouvoirs occidentaux. L’Iran cherche tout simplement sa part réelle de pouvoir et Emmanuel Macron prend en compte cette réalité. Pourtant, la solution proposée par le président français n’est pas pragmatique par rapport aux évolutions dans la région.

En ce qui concerne les deux autres puissance régionales, l’Arabie saoudite et Israël, ils ne sauront aucunement satisfaits de la reconnaissance du rôle de l’Iran dans la gestion d’une vaste région, des côtes de l’Océan indien au Pakistan jusqu’aux côtes méditerranéennes à la Palestine. Ce mécontentement n’est pas une simple affaire géopolitique, mais un conflit quasiment idéologique.

Le nouveau pouvoir en place à Riyad, incarné par le jeune prince Ben Salmane, adhère à une vision extrêmement ancrée de l'idéologie wahhabite et anti-chiite. Alors que sous le règne du roi Abdallah, la relation entre la monarchie saoudienne et son voisin iranien était relativement cordiale. Aujourd’hui, avec un déplacement du centre du pouvoir vers les wahhabites les plus extrémistes en Arabie, ces relations se durcissent de plus en plus. Certes, l’augmentation des tensions a d'abord été liée à l'arrivée au pouvoir d’un président aventuriste en Iran, Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). Néanmoins, la venue du modéré Hassan Rouhani, en 2013, n’a pas pu arranger les choses.

L’extrême droite israélienne, incarnée par Benyamin Netanyahou, a aussi pu imposer son leadership sur le pays. Un leadership qui considère l’Iran comme l’ennemi numéro un. Benyamin Netanyahou acceptera-t-il facilement la reconnaissance d’un rôle équilibré de l'Iran qui est, par le biais du Hezbollah, pratiquement le voisin du régime hébreu ?

L’opposition des deux pays évoqués à l’accord nucléaire n’est pas due au contenu du Barjam. Leur lobbying intense durant les douze années de négociation, était basé sur une opposition pure et dure au moindre accord passé avec l’Iran. Un accord qui implique un retour légitime de la République islamique sur la scène internationale. Or, les régimes hébreu et saoudien s’opposent fermement à une telle issue. Un Iran en conflit avec la communauté internationale est la meilleure configuration possible pour eux, car un ennemi extérieur, réunit le pays, dans un cas comme dans l'autre, autour des plus extrémistes.

Comprendre la position de Donald Trump

L’enjeu pour Donald Trump est d’une nature totalement différente. On peut comprendre le positionnement ferme du 45ème locataire de la Maison blanche par trois éléments.

  • Donald Trump semble être obsédé par la déconstruction de l'héritage Barack Obama. Or, l’accord nucléaire, obtenu sous son mandat, est son héritage le plus important en matière de relations internationales. Gênant pour le nouveau président qui veut tout simplement se débarrasser d’une configuration internationale dont Barack Obama a été l'architecte.
  • L’ex-homme d’affaires a une autre considération envers le Barjam. Trump est préoccupé à l'idée de voir des entreprises européennes, chinoises, indiennes et russes bénéficier de l’ouverture du marché iranien grâce à l'accord. Menacées par leur propre administration et d'éventuelles sanctions, les entreprises américaines sont par défaut exclues de ce qui est considéré comme le dernier « eldorado du monde ». Donald Trump n’est donc logiquement pas favorable à un accord qui enrichit des adversaires économiques. Dans son raisonnement nationaliste, ces intérêts-ci valent plus que la paix dans une région lointaine.
  • Et enfin, un réseau large de lobbying anti-iranien cerne l’entourage du président américain. En plus des lobbys hyper-puissants israélien et saoudien présents à Washington, l’OMPI (l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien) a également des relations étroites avec l’entourage du président des Etats-Unis. L’organisation, considérée terroriste en Iran et aux États-Unis jusqu'en 2012, à cause de milliers citoyens iraniens victimes de ses opérations depuis 1980, est l’ennemie jurée de la République islamique. L'entité propose une solution unique contre le pouvoir en place à Téhéran, que le « régime change ». Il n'est donc pas surprenant d'observer ce durcissement vis-à-vis de l'Iran si l’administration Trump regarde le pays à travers les lunettes de l’OMPI.

Trump a ainsi toutes les raisons de détruire l’accord nucléaire et encourager les adversaires régionaux de l’Iran à l’affronter.

 

Macron est-il naïf ?

La solution du président français, basée sur une bienveillance à l’égard du conflit en Asie de l’ouest, semble perdue d’avance. Car aucune des parties prenantes ne voit un intérêt en cette solution proposée.

La chute de l'Empire ottoman est loin derrière nous. Ni Iraniens, ni Saoudiens n’accepteront une nouvelle répartition du pouvoir dans la région de la part des puissances occidentales. Le conflit irano-saoudien ne se résoudra qu'à condition que les dirigeants des deux pays parviennent à négocier de manière équilibrée sans l’intervention de pays extérieures à la région, qui contribuerait à monter l’un contre l’autre.

 

 

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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