Mode : qu'est-ce qu'être « bobo » en Iran
30 November, 2017
Manto, foulard, chaussures... Notre chroniqueuse mode Rezvan Farsijani fait le point sur le phénomène en Iran, avec les témoignages de deux Iraniennes.
Rezvan Farsijani | Photo: Instagram

Par une belle après-midi de mars, le soleil brille. Il ne touche pas directement la peau mais il parvient à passer par dessus les mantos (manteaux) des jeunes. Sa douceur caresse les passants tandis l'appel à la prière résonne. C'est l'heure d'Azan Zohr.

Nous sommes à Tajrish, un quartier populaire ancien mais branché du nord de Téhéran, où cohabitent des Iraniens issus de toutes les classes sociales. Située au pied des montagnes d'Alborz et entourée par des terminaux de bus, la place principale, lieu de vie et de passage, est un endroit privilégié pour observer cette mixité.

S'y croisent les élégants, les artistes, les étudiants, les intellectuels, les bobos, les professeurs des lycées, les bazaris, les mollahs, les marchands de tapis et les ouvriers. Et les femmes religieuses avec leurs tchadors noirs côtoient les filles branchées qui portent des mantos de toutes les couleurs et des foulards fluides, qui semblent pouvoir glisser à tout instant de la chevelure de leur propriétaire. Ceux qui ont passé la journée dans les hauteurs à faire de la randonnée sont aussi reconnaissables car cette ascension nécessite une grande liberté de mouvements. Là-haut, les codes de la vie urbaine semblent s'assouplir pour rendre l'effort plus confortable : les manteaux se raccourcissent pour augmenter l'amplitude des gestes, les chemises larges remplacent même les mantos, les foulards sont remplacés par des chapeaux...

 

La mode, dans ce qu'elle a de plus quotidien ou de plus spectaculaire, renseigne sur la pluralité des éléments qui composent une culture. Chaque froissement de tissu murmure les histoires des femmes et des hommes qui les portent, et l'histoire dans laquelle ils s'inscrivent.

Actuellement, la mode iranienne est composite. Elle est à la fois marquée par des inspirations occidentales, par la volonté de valoriser ses traditions, par les contraintes imposées par la République islamique, par l'absence de vêtements de marque et des copies vendues sur le marché noir, par une jeunesse talentueuse qui propose des formes innovantes et diffuse sa créativité sur les réseaux sociaux.

Cette chronique entend vous faire découvrir l’Iran à travers des codes vestimentaires, à travers des acteurs de la société, des professeurs aux marchands de tapis, en passant par les élèves, les ouvriers... L'enjeu est de découvrir les différentes composantes de la société iranienne en décortiquant leur style vestimentaire, en commençant par les bobos.

Ils sont architectes, artistes, universitaires, philosophes ou encore intellectuels. Croyants ou non, ils se côtoient quotidiennement. Ils optent pour un style volontairement non ostentatoire, marquant ainsi leur différence avec les bourgeois.

Chaussures et jeans bien coupés

Ils privilégient des baskets, des chaussures plates voire des bottines pour les femmes au détriment de hauts talons. Les marques les plus fréquemment portées sont les Converse, Doc Martens ou Camper qui sera très ciblée (alors qu’en France, celle-ci n’est pas nécessairement recherchée par la même clientèle), et ce, surtout pour les Iraniens qui ont un certain pouvoir d’achat ou qui ont déjà vécu à l’étranger.

Cet intérêt pour les chaussures de ville n’est pas forcément dû à leur confort ou à leur utilité pour parcourir la ville. La majorité des Iraniens se déplacent autant que possible en voiture, malgré la haut pollution dans les grandes villes. Ils utilisent beaucoup Snapp, l'Uber à l'iranienne  qui a largement trouvé sa place depuis un an en pratiquant des prix très intéressants.

 

Une publication partagée par Maryam Kh (@mariiiikh) le

Les bobos iraniennes  « intellectualisent » leur apparence. Porté au-dessus de ces paires de chaussures, des jeans bien coupés pour créer une silhouette élégante, sexy par sa simplicité. Les femmes, qui ont accès à des marques populaires occidentales comme Zara, les détournent pour les porter d'une manière plus créative. Elles « iranisent » constamment ces habits, les façonnant à leur image. Une image qui peut être très loin de celle que la marque souhaiterait revendiquer. Les vêtements traditionnels de différentes régions sont également si prisés aujourd'hui, que les bobos les porteront de manière décalée, de sorte que leurs racines culturelles deviennent tendance.

Moins simple qu'il n'y paraît, le manto

Le manteaux ou « manto » est un élément fondamental dans le style de la bobo iranienne. Elle choisira des pièces dessinées par des jeunes stylistes, essentiellement des artistes intéressés par l’aspect créatif de la mode. C’est grâce à ces designers qu'aujourd'hui la mode peut prendre la parole en Iran.

Bien qu'ils soient tentés de suivre l’influence occidentale, l’approche première de ces stylistes consiste non pas à tomber dans l’imitation qui pourrait s'avérer grossière. Mais plutôt d'adapter les codes de la mode globalisée à la culture et à l’artisanat local ; en somme de moderniser et de réactualiser les racines du pays et les talents ses régions.

Le foulard, plus qu'un couvre-chef

Chez les bobos en Iran, les foulards restent simples et peu luxueux. Elles ne portent presque jamais des carrés leur préférant des écharpes. Les femmes iraniennes adorent les bijoux en or, mais les bobos les rejettent : elles se contentent d'un à deux bijoux qui leur évoquent un souvenir amical, amoureux ou familial.

 

Elles préfèrent donc des pièces discrètes et soigneusement choisies ou portent des bijoux en argent qui peuvent être réalisées par des créateurs locaux empreints de culture iranienne : des boucles d’oreilles vintage persanes, des bijoux traditionnels de certaines régions que l’on trouve au marché du vendredi à Téhéran.

Une sobriété privilégiée donc, mais qui ne peut occulter certains traits de féminité ancrée dans la culture iranienne, présents notamment à travers le soin apporté aux sourcils soigneusement épilés. La féminité dans ce cas précis reste intransigeante.

Quid des hommes ?

 

(@cafenazdikketab) le

Ils privilégiront, lors d'une soirée, le port d'une belle chemise. Rappelons-le, les soirées en intérieur restent l’environnement idéal pour s’habiller et s’identifier librement. Les hommes arborent également des t-shirts ornés de slogans touchants, drôles, créatifs, revendicatifs mais aussi de designs créés par des graphistes iraniens « connus » qui reprennent de plus en plus des typographies persanes et de motifs interculturels.

Cette mode tend finalement à mettre à égalité hommes et femmes, par sa simplicité et cette forme de minimalisme chic sans pour autant être luxueuse. Elle est éloignée du marché du faux et de ses logos mis en avant. L’aspect ethnique trouve maintenant également sa place dans la garde robe dite des « bobos ».

 

Une publication partagée par Nilou.J (@nilou.j) le

En Iran comme dans les autres pays, la mode est le reflet des différentes classes sociales, et s’exprime tel un langage qui est propre à son pays. L’aspect créatif intervient alors pour jouer avec les vêtements comme des éléments de langage. Des écharpes deviennent des foulards, une chemise sera transformée en manteau, une mutation qui propose un nouveau langage visuel. Associer les vêtements au langage se justifie dans la fonction commune d’exprimer notre identité. Ils sont liés à la culture, à l’histoire, à nos racines, et seront définis différemment donc selon ces critères. Prenons l’exemple d’un banquier ou d’un professeur ou encore d’un étudiant aux Beaux-Arts en France avec l’équivalent en Iran, leur métier ou fonction en commun ne sera pas le premier élément pour les identifier mais leur culture définira leur apparence vestimentaire.

Paroles d'Iraniennes

Shirin (graphiste à Téhéran - 33 ans) : « Ce n'est pas très bien vu d'acheter à la friperie. »

Ma veste est en coton  est très simple , je l'ai acheté au Grand bazar. C'est de la production iranienne mais honnêtement, elle est super bien coupée. J'ai payé 6 euros, mes amis ne le croient pas. Malheureusement en Iran, la notion de vêtement éthique n'existe pas vraiment. Je n'aime pas trop faire les magasins et être très marquée par mes habits. Par contre j'adore les vêtements d'occasion, simples et confortables. Ça ne me dérange pas d'acheter des produits iraniens, au contraire, je pense qu'il existe toujours des vêtements de bonne qualité qui ont été produits dans des conditions correctes, avec les textiles locaux.

Ils ne sont pas très à la mode mais faciles à porter. En Iran, nous n'avons pas vraiment la culture de la revente de nos vêtements mais il ya Tanakora (friperie). Ce n'est pas très bien vu dans la société iranienne d'acheter ce genre de vêtements. Il y a quelque années, les gens se cachaient même lorsqu'ils achetaient là-bas. Aujourd'hui, ce regard a un peu changé mais c'est encore loin de ce que vous avez en Europe.

 

Exemple avec mon jean Levi's, il est très bien, je l'ai acheté neuf à Tanakora. Les magasins vintage en Iran sont pareils, donc tu trouves de tout : les marques de haute couture mais aussi les petites marques européenes ou Zara. Là j'ai un pantalon Levi's qui va me faire quelques années alors qu'il ne m'a coûté que 4 euros. Les produits étrangers sont moins chers en Iran. C'est lié au fait que les responsables de Tanakora n'ont pas le même rapport  aux vêtements et à la mode que les friperies à Paris ou Londres.

Avec ma veste en coton, mon manto et mon jean, je suis simple mais élégante. Et je dis non à cette culture du capitalisme qui est en train d'envahir notre pays. Et aussi une façon de dire non à cette fashion qui commence réellement à séduire les Iraniens, tournés vers la culture américaine. Mon manto vient d'un créateur Laye qui produit tout en Iran. Elle travaille avec les femmes artisanans, c'est un peu cher mais au moins les conditions de production je dis aussi non au made in china !

Mania (professeur de sport à Téhéran, ancienne ingénieure, passionnée d'art - 38 ans) : « Je transforme aussi des habits traditionnels en mantos. »

J'aime la mode mais pas trop sophistiquée. J'achète pas mal des vêtements simples. J'adore faire du camping et du sport, d'où cette simplicité recherchée. Je préfère les looks sportifs/cools et en même temps créatifs, par exemple une collection adidas. Malheureusement le choix est très limité en Iran pour ce genre de produits. Malgré cela, pour les collections classiques de marques du sport, il existe de plus en plus de boutiques. Les Iraniens adorent échapper aux grandes ville et aller en bord de mer Caspienne, ou dans leurs maisons de compagne ou celles de leurs familles ou amis.

Comme il est assez difficile d'obtenir un visa, les Iraniens préfèrent découvrir le pays même. Ça coûte moins cher. Nous aurons notre liberté dans la nature ou dans le nord du pays. Il y a de quoi découvrir et ça reste accessible. Donc on utilise beaucoup de vêtements sportifs pour cette raison alors qu'en Iran, il n'existe pas une réelle culture du sport. Voila pourquoi par exemple, dans les villes au bord de la mer, vous trouvez différentes boutiques des marques du sport qui proposent un large choix de vêtements aux voyageurs.

 

 

Pour les mantos, je les préfère simples. Je transforme aussi des habits traditionnels en mantos. Par contre, j'aime bien les robes, quelques pièces uniques et les porter sous mon manto, ou à l'intérieur des maisons. Je les achète principalement durant de mes voyages a l’étranger. Certaines marques comme adidas ou Nike coûtent même moins cher a Tehran. Il y a aussi des showrooms privés où des vêtements qui n'existent sur le marché iranien sont présentés.

 

 

© 2016 Lettres Persanes. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, du contenu du site est strictement interdite sauf autorisation écrite de Lettres Persanes.