Chiites contre sunnites : vrai faux débat ? Les ennemis chiites de l'Iran (1/2)
04 December, 2017
Cette dualité est séduisante pour évoquer voire réduire la confrontation régionale entre l'Iran et l'Arabie saoudite. La formule est pourtant trompeuse et nous empêche de saisir de la complexité de la réalité géopolitique moyen-orientale.
Roohollah Shahsavar |

« Croissant chiite. » Cette formule, selon laquelle l’Iran forme un front appuyant les forces chiites du Liban jusqu’au Golf Persique, est sorti de la bouche du roi Abdallah, le monarque de la Jordanie, pour la première fois en 2004. Elle immédiatement été reprise par les médias occidentaux principalement aux Etats-Unis, mais aussi en Israël, et dans certains pays arabes, pour parler de l’hégémonie iranienne croissante. Puis, depuis l’accord international sur le programme nucléaire iranien, les médias français emploient à leur tour cette formule, massivement voire quasi-systématiquement, pour évoquer cette région tourmentée. Aujourd’hui, pour les médias français, en premier lieu desquels l’excellente chronique géopolitique de Bernard Getta sur France Inter, c’est la « formule magique » pour expliquer toutes les complexités moyen-orientales, entre un Iran chiite et une Arabie saoudite sunnite.

Quand on parle de l’Iran, et de son influence dans la région de l’Asie de l’ouest, nous sommes obligés de parler, et de penser chiisme. La confession majoritaire en Iran moderne est pourtant récente dans l’histoire millénaire du pays. Ce n’est que depuis le XVIème siècle et l'instauration de la dynastie turque Safavide que le chiisme devien majoritaire en Iran.  Cette époque marque la renaissance de l’Iran/Perse en tant que puissance régionale. Depuis, toutes les dynasties monarchiques, les Afshar, les Zandes, les Qajar et même les Pahlavis, pas autant religieuses, prétendent être les serviteurs des douze Imams descendant du Prophète de l’Islam (les duodécimains, une branche du chiisme). Après l’instauration de la République islamique, quelque mois après la Révolution de 1979, sans surprise, le chiisme reste la religion dominante en Iran.

Existe-t-il un croissant chiite ?

Depuis les années 1970, le pouvoir régional de l’Iran ne cesse d’augmenter. Même durant la courte parenthèse (à l'échelle de l'Histoire) de la guerre Iran-Irak (1980-1988), n’a pu interrompre cette courbe. Il est d'ailleurs intérressant de rappeler que certains Irakiens chiites ont fait la guerre à l'Iran, tandis que des Iraniens sunnites sont également entrés en guerre contre l'Irak. Alors cette hégémonie est-elle liée à son influence dans le monde chiite ? Bien évidement que oui, mais pas que. L’Iran est le protecteur des communautés chiites dans le monde musulman. Pour autant, la politique régionale de l’Iran ne se réduit pas à ce seul élément religieux. Dans la zone d’influence de l’Iran, à savoir l’Asie de l’ouest, on compte seulement deux autres pays majoritairement chiites et dont le pouvoir est dans les mains de force politique issue de cette confession : l’Irak et l’Azerbaïdjan. Même au Liban, malgré leur influence, les chiites ne détiennent pas le pouvoir sans besoin de le partager avec les sunnites et les chrétiens. L'alliance Michel Aoun - Saad Hariri, mise à mal ces dernières semaines, en est la preuve. En Irak aussi, malgré leur majorité de 60% face aux sunnites arabes et les sunnites kurdes, les chiites sont obligés de collaborer avec d’autres.

Les ennemis chiites de l’Iran

L’Azerbaïdjan chiite, voisin iranien, ami d’Israël

Malgré un régime politique laïc, les nationalistes azerbaïdjanais prétendent être les descendants des Safavides. Les chiites constituent 85% de la population du pays. Pendant la guerre entre  l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en 1988, l’Iran a pris parti pour sa voisine orthodoxe, l'Arménie, contre les Frères musulmans chiites. Aussi, l’Azerbaïdjan s’est de son côté rapproché d’Israël. Il accueille d'ailleurs des stations radiophoniques subventionnés par les États-Unis contre le régime iranien. Ce n’est que récemment, grâce à la médiation russe, que Iran et Azerbaïdjan ont commencé à développer leurs partenariats commerciaux. On est encore loin d’imaginer que l’Azerbaïdjan devienne un « allié » iranien.

Aga Khan une branche chiite plus riche et plus puissante que beaucoup d’Etats

Les ismaéliens nizârites sont une autre branche chiite répandue partout dans le monde, mais principalement dans le sous-continent indien. Avant la prise de pouvoir des Safavides dans la Perse de l'époque, les ismaéliens constituaient la majorité des chiites dans le monde musulman. Ils n’ont pas d'Etat, mais leur leader spirituel détient le pouvoir et une richesse importante, majoritairement investie dans la recherche médicale et la science sociale. Pourtant, l’Iran s’oppose à cette branche chiite et toutes leurs activités sont interdites dans le pays. L’Etat iranien ne reconnait même pas les diplômes des universités d’Aga Khan.

Dans la deuxième partie de cette chronique, j’évoquerai les pays sunnites alliés ou partenaires de l’Iran, qui occupent chacun une place importante voire un rôle clé dans la stratégie régionale de l’Iran.

 

 

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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