Chiites contre sunnites : vrai faux débat ? L'Iran et ses nombreux alliés sunnites (2/2)
10 December, 2017
Cette dualité est séduisante pour évoquer voire réduire la confrontation régionale entre l'Iran et l'Arabie saoudite. La formule est pourtant trompeuse et nous empêche de saisir de la complexité de la réalité géopolitique moyen-orientale.
Roohollah Shahsavar |

Crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en partie à cause de rapprochement entre Doha et Téhéran, alliance de l’Iran et la Turquie avec le leadership de la Russie... Les observateurs de la région se rendent compte qu’il est impossible d’expliquer la recomposition régionale avec la seule opposition chiite/sunnite. Cette formule est plus inefficace que jamais. Après la première partie de notre édito consacrée aux « ennemis chiites de l’Iran », faisons le point sur les alliances iraniennes avec des pays à domination sunnite.

Le Sultanat d'Oman, le médiateur précieux de l’Iran

Sans son voisin du sud, l’Iran ne serait jamais parvenu à conclure l’accord nucléaire de juillet 2015. En toute discrétion, le Sultanat d'Oman a fait office de messager entre l’Iran et les Etats-Unis. Cette position est le fruit de décennies de bonne entente entre les deux États.

Peu après son arrivée au pouvoir en 1970, le jeune sultan Qabus ibn Said doit faire face à un coup d’État, mais le dernier shah d’Iran sauve son trône en 1975 en lui envoyant des troupes militaires. Après la Révolution de 1979, Oman entretient des relations cordiales avec l’Iran. Selon l'ancien Premier ministre dans les années 1980, Mir Hossein Moussavi, la République islamique n’a pas hésité à envoyer ses renforts au Sultanat pendant cette décennie, quand le trône était de nouveau en danger. La gestion du détroit d'Ormuz est la principale explication à la coopération entre les deux pays.

L’Algérie, une ancienne amie combattante

« L’Iran s’est réjouit de la révolution algérienne et s’en est inspiré », assure Ali Jannati ancien ministre de la Culture, au moment de la fête de l’indépendance algérienne, célébrée l'année dernière à Téhéran. Ce dernier, comme beaucoup d’autres révolutionnaires iraniens, a passé un certain temps en Algérie avant 1979.

Les deux pays entretiennent des relations politiques, économiques et culturelles. Les Iraniens transfèrent leurs savoir-faire en matière de construction et d’énergie en Algérie. Sans surprise, le plus grand pays africain a refusé de participer à la coalition « anti-terrorise » lancée récemment par l’Arabie saoudite. Il préfère ne pas se tourner contre l’Iran.

Le Hamas

Le parti palestinien, dont les dirigeants sont populaires en Iran, bénéficiait toujours des aides de Téhéran et entretenait des relations étroites. Pourtant, l’implication de l’Iran dans la crise syrienne en faveur du président de Bashar al Assad, n’a pas plu au Hamas. Il avait suffisamment de raisons pour fermer les yeux devant les générosités politiques et économiques iraniennes : le Qatar, nouvel acteur régional protège, au moins financièrement, le Hamas. Mais après la brouille entre le Qatar et l’Arabie saoudite, le Hamas se rapproche de nouveau de l’Iran. Il a plus de confiance en son ancien ami iranien qu’une Arabie saoudite qui se rapproche de plus en plus ouvertement d'Israël.

Les partenaires

Le Qatar profite de l’Iran contre ses cousins saoudiens

Les Qataris n’ont pas cédé devant la politique offensive des nouveaux dirigeants saoudiens. Le roi Salman et son fils préféré, Mohammad, veulent non pas seulement contrer l’hégémonie croissante de l’Iran, mais aussi contrôler leur cousin monarque du sud du golfe Persique. Pari raté.

La Turquie, divorce cordial avec l’Arabie

Au cœur de la crise politique en Iran, après les manifestations post-électorales de 2009 et 2010, la Turquie avait affiché son soutien au pouvoir en place. Le président turc avait même fait un voyage d’Etat à Téhéran, alors que le même jour, les manifestations massives de février 2011 se tenaient, en soutien aux mouvements du printemps arabe.

Pas besoin de mots creux ou de gadgets, comme des globes lumineux, quand vous travaillez vraiment pour la paix et contre le terrorisme.

Mauvaise timing car ce Printemps arabe, répandu à travers les pays arabes, finit par déstabiliser dès 2011 la Syrie, principal allié de l’Iran. La Turquie se range contre le régime syrien, et en conséquence contre l’Iran.

Le plus important pays sunnite non arabe, la Turquie d’Erdogan, a eu du mal à accepter le leadership d’un pays comme l’Arabie saoudite dans ce conflit régional. Néanmoins, la complexité de la situation lui a permis un partenariat régional avec le royaume de 2011 jusqu’à 2017. Mais l’obsession saoudienne contre les Frères musulmans, présents en Egypte et d’autres pays musulmans, a contribué à l’éloignement des deux pays. Suite à la brouille entre le Qatar et l’Arabie, les Turcs ont pris le parti des Qataris, car eux-mêmes ont des liens importants avec cette mouvance islamiste moderne sunnite.

Peu de temps après la crise du Qatar, le référendum du Kurdistan irakien a rappellé les intérêts communs de l’Iran avec son voisin turc. Affecté par les attaques terroristes commanditées par Daesh, les deux pays se rejoignent, le 22 novembre, à côté de la Russie. La Turquie s’affiche ouvertement aux côtés de l’Iran, l’ennemi de l’Arabie Saoudite.

Les Turcs ne veulent pas, pour autant, rompre avec Riyad. Suite au soutien en faveur du Qatar, Erdogan effectue une visite dans la capitale saoudienne. Il annonce sa rupture stratégique tout en préservant une relation cordiale avec la famille royale.

La Malaisie, un partenaire de longue date

Après la Chine, la Malaisie est le partenaire le plus important de l’Iran dans l’Asie de l’ouest. Dès le lendemain de la Révolution, les deux pays entament des relations privilégiées au niveau économique comme politique. Le Président iranien Mohammad Khatami (1997-2005) a effectué trois voyages à Kuala Lumpur, contre deux voyages du Premier ministre malaisien à Téhéran dans la même période. Sous les deux mandats du président suivant, Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), les deux pays s’éloignent progressivement.

Le voyage d'Hassan Rouhani à Kuala Lumpur en 2016, suivie par une délégation économique et politique,  a ouvert une nouvelle page dans les relations entre les deux pays.

À cette longue liste, il faut rajouter tous les autres voisins majoritairement sunnites avec qui la République islamique entretient des relations cordiales : le Pakistan, l’Afghanistan, le Turkménistan et le Kazakhstan. L’Iran détient des accords bilatéraux avec tous ces pays.

La particularité des alliances stratégiques de l’Iran ne peut donc se résumer à une simple confrontation chiite/sunnite. Comme beaucoup d’autres pays, Téhéran choisit ses ennemis, ses alliés et ses partenaires en considérant les obligations géostratégiques permettant, dans un premier temps, sa survie, et ensuite, le développement de son hégémonie dans la région de l’Asie de l’ouest.  

 

 

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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