En voiture Chiraz ; découvrez le concept de "dor-dor" dans les rues d'Iran
22 January, 2018
Lauréat du Prix 1001 mots, Clément Osé nous prolonge dans une pratique répandue chez la jeunesse iranienne.
Celément Osé |

Arach passe me prendre à Persepolis, je viens de finir de jouer à chat avec les gardiens, comme à la fermeture de tout site touristique qui se respecte. Le soleil aussi a fini sa journée et on fonce dans le crépuscule. On se comprend pas tant que ça mais on fait avec. Quand il y a une information à pas louper il reste le joker de l’appel à un ami anglophone.

Nuit sur Chiraz. La ville des poètes est surtout celle d’un million trois cent mille habitants qui s’embouteillent entre collines et montagnes. Un pote monte, moustache, l’œil blagueur braqué sur le joint en préparation entre ses doigts. Puis une bonne heure file, on roule toujours, c’est la troisième fois que le métro Nazami passe par la vitre arrière droite, je me dis que mon pote est vraiment étourdi.

Et puis je finis par comprendre qu’en fait, on va nulle part, on roule, c’est tout. On s’arrête juste pour les sucreries, les clopes ou le gaz, les kilomètres sont pas bien chers. Je me dis qu’Arach est peut être passé à côté d’une vocation de chauffeur de taxi. On erre et on accélère dans la nuit de Chiraz sans trop savoir pourquoi mais ça me va bien en fait et si il y trouve son compte tout est parfait. On parle juste pour commenter ce qui se passe sur la route comme ces gens qui s’intéressent à la table d’à côté au restau parce qu’à la leur il y a rien à signaler. On se laisse dériver dans le flux des phares et des feux de stop, dans le vortex des diodes électro luminescentes qui déchirent la nuit.

Une voiture touche le rétro, c’est l’événement, la course poursuite s’engage, le moteur monte dans les tours, la musique s’emballe. On perd le mec, on change de chanson, nouvelle phase, trafic fluide, on flotte. Il est bientôt onze heures et si on est toujours dans la bagnole c’est parce que mon pote squatte chez son oncle et qu’il y a pas moyen de s’incruster. On se paye une dernière traversée pas complètement directe vers un hostel, pour la première fois on a un objectif. Ils me déposent et redémarrent quand je réalise que je viens de passer une grande soirée Kerouac avec le Dean Moriarty iranien.

Le lendemain je retrouve Mahsa la couchsurfeuse, à cinq heures, au volant. Elle propose de rejoindre des potes pour une soirée. Pendant qu’on roule je lui raconte la veille et elle sourit. La théorie est toujours plus intéressante après la pratique. La version iranienne de l’errance motorisée, ça s’appelle le dôrdôr. Une bagnole de gars, une bagnole de meufs, on se croise dans les bouchons, on se jette des regards, on baisse les vitres, il y a des codes avec les mains et on échange les numéros au feu rouge où en double file. Et on repart.

Si on s’arrête, les gens se demandent ce qui se passent, il faut boire et conduire, c’est plus sûr”.

Quand on arrive en bas de l’immeuble du pote en question, elle me dit que c’est pas la peine de descendre, c’est chez ses parents. Deuxième soirée dans la caisse, sur le parking de la résidence. Suffit de virer les appui-têtes et la 206 se transforme en salon de la liberté. Le barman est sur la banquette arrière avec sa copine, il distribue des fonds d’arak dans des gobelets en plastique. On trinque, il est 18 heures. Parce que la politesse iranienne s’exprime en toute circonstance, ils passent des chansons en anglais pour que je comprenne les paroles. L’arak descend sur le tableau de bar, la voiture s’égaie, on danse assis sur les sièges, pompettes, il est dix-neuf heures quarante-six et la moyenne d’âge est de trente ans. On va rouler un peu.

Masha raconte qu’elle était pas loin d’émigrer en Allemagne et au final elle a préféré rester en Iran, elle dit que les choses banales là bas ont ici une bonne saveur de déviance.

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