« Tu es le maître du thé à la rose » - récit de voyage
30 January, 2018
« A vrai dire, je ne recherche pas le goût de la menthe pour m’évader, plutôt pour rentrer chez moi. Pour la première fois depuis mon arrivée, je n’ai plus la sensation d’être une étrangère en Iran ». C'est ainsi que Marie Clément, lauréat du Prix 1001 mot 2017, résume son voyage.
Marie Clément | Photo: foodculture.ir

Je pousse du doigt une miniature qui menace de tomber de l’étagère de verre. Les joueurs de polo gravés sur le dos de la boîte en os de chameau sont saufs. Je parcoure des yeux le reste des collections sous le regard méfiant de l’ayatollah Khamenei, juge implacable de chacun de mes mouvements. Figé dans son cadre d’argent, il profite de la senteur des bouquets de roses et de tulipes aujourd’hui disposés autour de lui.

Un oiseau en porcelaine s’est vu orner d’un poème d’Hafez. Au-dessus de lui, le cavalier noir du jeu d’échecs en ivoire attend que son général lui ordonne de se jeter corps et âmes dans la bataille finale. J’examine les couvertures des livres, déchiffre les lettres arabes. Mein Kampf se dresse entre Khayyam, Shakespeare et Velayat-e-faqih de Rouhollah Khomeini. Un bruit me tire de ma contemplation désabusée. Hossein est réapparu et se tient dans l’encadrement de la porte de la cuisine, un joint à la main et un sourire aux lèvres. Je me prends à souligner en ricanant qu’il n’est que dix-sept heures.

« Je suis en rupture de stock de tabac, se justifie-t-il. Tu veux ?

- Non merci. Puis non. Et encore non, merci. Je commence à intégrer la taarouf. »

Il fait mine de compter jusqu’à trois sur ses doigts puis consent à esquisser un rictus amusé. Il s’avance, se glisse derrière moi, défait délicatement de sa main libre le voile noir que j’avais oublié sur le sommet de mon crâne. Je l’observe poser le foulard par-dessus la photo de Khamenei, dont le regard désapprobateur disparaît.

« Le sayyed en a assez vu, commente Hossein en soufflant un nuage de fumée dont l’odeur me fait grimacer. Ne bouge pas, j’ai quelque chose pour toi.

- Tu m’as fait un mollah en origami ? Ou une étoile de David en feuille de cannabis pour honorer mon judaïsme ? »

J’entends son rire s’échapper de la cuisine.

« Viens par là, petit Satan ! »

Je m’exécute, non sans un coup d’œil dubitatif pour le Guide suprême de la Révolution, otage de mon hijab.     

Devant moi, sur le plan de travail en marbre, un samovar couleur argent siffle une douce mélodie qui fait trépigner une théière en acier. Sur une assiette sont étalés des pétales d’un rose vif.

« Tu as devant toi la vraie rose de Damas. Qui est en fait de Qamsar, à côté d’Ispahan. Tu es vraiment sûre que tu ne veux pas une latte pour supporter cette révélation ? »

J’ignore sa proposition et son regard moqueur pour ouvrir la boîte en porcelaine incrustée d’ornements végétaux, et en extraire un bouton de rose légèrement desséché au parfum enivrant.

« Thé noir, un peu de rose dans la théière, m’explique-t-il. Et je vais rajouter l’eau du samovar quand ça aura fini d’infuser. Tu as du miel dans le frigo et du sucre au safran dans la boîte juste à côté. 

- Monsieur est un expert ès thé. 

- Je sais même faire griller des brochettes. Autant dire qu’ici, je suis l’incarnation du progressisme.

- J’admire ton féminisme. Si tu n’étais pas toi, je t’épouserais.

- On peut te convertir et se marier vingt-quatre heures pour tester, si tu veux. J’ai le mollah à domicile. »

Je souris en sortant tasses et soucoupes du placard pour les disposer sur un plateau métallique. L’affection immodérée que me voue le père mollah de Hossein me laisse penser qu’il ne serait de toute façon pas l’homme de la situation.

« Est-il seulement nécessaire que je dise non une fois, ou dois-je me plier aux trois qu’impose la taarouf ?

- Chut. Va mettre la table dehors, j’arrive pour faire le service. »

Armée de la vaisselle, je traverse l’interminable salle à manger pour m’arrêter dans le jardin, devant la petite table recouverte de mosaïques. Derrière les grandes haies qui entourent la maison se dessinent les montagnes voisines de Téhéran. 

Lorsque Hossein me rejoint, il tient entre ses mains la théière en acier et une assiette de suhan, pâtisseries typiques de la ville sainte de Qom

« Ils sont à la fleur d’oranger, précise-t-il.

- Ils datent de ton dernier pèlerinage ?

- C’est mon père qui les a ramenés. Tu sais que je ne vais en pèlerinage qu’à Eslamshahr.

- C’est là qu’habite ton dealer ?

- Non, Eslamshahr, c’est l’alcool. On peut se passer du haschich, mais la vodka c’est vraiment sacré. Je te sers 

J’acquiesce et le regarde verser dans ma tasse le liquide brun, soudainement envahie par le doute. Lorsque j’approche la tasse de mon nez et qu’une douce odeur de rose m’enveloppe, toutes mes craintes s’évanouissent. Le thé à l’iranienne de mon hôte n’est pas un code désignant du whisky.  Je porte la boisson à mes lèvres, et me laisse emporter. Dans ma bouche, le parfum incomparable de la rose de Damas entame sa danse sensuelle.

Je ne suis pas de ces orientalistes que la senteur du jasmin ou la lumière des minarets entraînent dans un univers onirique fait de djinns, de princesses lascives prisonnières de harems, ou de chameaux parés de harnachements colorés. A vrai dire, je ne recherche pas le goût de la menthe pour m’évader, plutôt pour rentrer chez moi. Pour la première fois depuis mon arrivée, je n’ai plus la sensation d’être une étrangère en Iran.

« Alors ? me presse-t-il alors que je repose ma tasse.

- Tu es le maître du thé à la rose. »

Il m’adresse un sourire resplendissant, visiblement fier du titre que je lui ai décerné. J’hésite à poser ma tête sur son épaule pour oublier que le jour de mon départ approche, et mords plutôt dans un saint suhan en me demandant combien de kilos vaut la rédemption.

© 2016 Lettres Persanes. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, du contenu du site est strictement interdite sauf autorisation écrite de Lettres Persanes.