Le parcours inhabituel d'Audrey en Iran en cinq photos
05 February, 2018
« Je me suis limitée à cinq images, pour illustrer cinq moments de mon voyage, cinq facettes de l’Iran » se confie Audrey Guttman, lauréat du Prix 1001 mots 2017.
Audrey Guttman |

Mon voyage en Iran a été une expérience bouleversante, inépuisable, et qui m’habite encore, presque un an après mon retour. J’ai longtemps refusé de l’écrire, tant j’avais peur de réduire la densité de ce que j’avais vécu à un texte banal, qui échouerait forcément à rendre la poésie et l’émotion qui m’ont saisie alors. Je me suis finalement limitée à cinq images, pour illustrer cinq moments de mon voyage, cinq facettes de l’Iran.

Étal d’un bouquiniste à Darakeh

Le hasard, parfois, fait mieux que la fiction. Je n’aurais pu rêver meilleure image pour représenter “mon“ Iran que cet étalage d’un bouquiniste installé en haut de la montagne d’Alborz, à Darakeh. De gauche à droite: une Bible du vin en français, en clin d’oeil à Omar Khayyam; les poèmes de Rûmi, surnommé en persan Mawlâna (notre maître) - le premier dont les mots ont éveillé en moi l’amour de la poésie iranienne; le Coran, pierre angulaire du régime islamique à la tête du pays depuis 1979, et enfin le célèbre Shâh Nameh (Livre des Rois) de Ferdowsi, récit épique du pays et l'œuvre littéraire la plus connue en Iran. Un tel trésor se méritait: pour l’atteindre, j’ai grimpé en compagnie de Soodabeh, Rohill, Minoo et Aseman, les filles de la famille de mon amie Rezvan. Encouragées par les blagues d’Aseman, 8 ans, qui tenait à me faire dire correctement “grenouille en persan (gour-ba-gheh!) nous avons grimpé des chemins enneigés qui serpentaient comme dans un film de Kiarostami. Ils étaient jalonnés de petits étals qui vendaient des pyramides de fèves fumantes et des betteraves juteuses empalées sur leurs broches. Cela sentait les feuilles mortes, le jus de grenade frais, la compote de fruits maison, et les ânes qui traversaient de temps en temps l’unique route de montagne.

La lenteur fut le premier cadeau que me fit l’Iran.

 

Shlomo, antiquaire, à Ispahan

Shlomo m’a été présenté par Pegah, ma guide et amie, elle-même introduite par Samira, elle-même amie de Rezvan… Il en a été ainsi durant tout mon voyage: en Iran, être accueillie par quelqu’un signifie être accueillie par tous ses amis. Shlomo est un membre respecté de la petite communauté juive qui survit à Ispahan. Nous avons discuté en hébreu; le mien était médiocre mais le sien excellent, bien qu’il m’ait dit regretter de ne parler "que" l'hébreu biblique, qu’il a appris tout seul dans les livres, et non le moderne. En partant, il me dit "lekh beshalom" ("va en paix") d’une voix montant de l’origine des âges. Je lui réponds "lekh lekha" ("va vers toi-même"), en citant la Torah, il enchaîne illico sur la suite, je lui emboîte le pas, et nous voilà tous les deux à réciter en choeur l’histoire d’Abraham, dans cette minuscule boutique d’Ispahan. Je dois me pincer pour ne pas pleurer, alors j'embrasse Bakhor ("aube"), la fille de Pegah, dans sa poussette. Je ne peux m’empêcher de penser que j’ai face à moi le dernier Juif d’Iran. Même si le judaïsme y est toléré en tant que religion abrahamique, comme la minorité arménienne, les derniers Juifs songent aujourd’hui à partir. A la synagogue - où on se déchausse comme à la mosquée - les livres de prière étaient vieux et recollés au scotch, mais chaque exemplaire, au texte bilingue hébreu-persan, était un petit miracle.

 

Grand bazar d’Ispahan.

Autour de la place centrale d’Ispahan, Samira et moi nous baladons sous les arcades du bazar. Les gens nous arrêtent sans cesse pour demander à mon amie, à mon propos: aime-t-elle l’Iran? Qu’en dit-elle? Certains s’adressent à moi en hésitant: You like Iran? Really? Le désir de plaire, de faire oublier les gros titres des journaux et la piètre image du pays à l’extérieur, est la force qui domine la majorité de nos échanges. Ils n'en reviennent pas que je déclare aimer véritablement leur pays, reposent la question, vérifient. Tant d'empressement fait poindre la tristesse. Être invisible aux yeux du monde, être réduits à un laboratoire nucléaire ou à une nation de pseudo sous-développés, fait mal. Les Iraniens brillent par leur conversation, leur curiosité, leur créativité, leur art. Au bazar d’Ispahan, les pièces d’artisanat sont signées du nom de leur facteur. Faits maison: l’artisanat, le pain frais, la musique, l’alcool qui circule sous le manteau et anime les fêtes. Pays de petites mains.

 

Femme à la mosquée, Ispahan

Cette femme en tchador transparent perchée sur des talons de dix centimètres est une image impérissable, qui me donne aussi l’occasion de parler du voile, porté pendant tout mon voyage, de même que le manto qui recouvre les fesses. Au début, la sensation est étrange, on ne le met pas bien, il tombe toutes les deux minutes, on s’énerve. A force de frottements sur les cheveux, il y a un tas de noeuds sur le sommet du crâne à démêler à la fin de la journée. A mi-semaine, on se trouve élégante, on se réjouit de la combinaison écharpebonnet-châle. On admire les Iraniennes qui rivalisent d'inventivité dans la manière de le nouer, de l'assortir.

On se dit que ce n'est pas si terrible, au fond. Que c'est le prix de l’aventure…

Et un jour on a chaud. Le métro est bondé. On a couru pour arriver à un rendez-vous. Le chauffage est au maximum dans un magasin. Et on doit garder châle et manteau. Essayer de respirer doucement pour faire tiédir la transpiration. Éventer discrètement les pans du châle pour faire entrer de l'air. Pendant ce temps, les hommes enlèvent veste et écharpe, ne connaissant pas leur chance. Je connais la mienne aussi: les touristes ne sont pas vraiment embêtées. Finalement, j’aurais presque oublié le régime islamique, malgré les omniprésents portraits de Khomeini et Khamenei, malgré le foulard, si ce n’avait été l’épisode du serveur qui a prié un ami assis à côté de moi dans un café de se déplacer, car nous n’étions pas mariés. J’en rougis comme si j’étais prise en faute. J’avais oublié qu’en Iran, on ne doit jamais confondre vie publique et privée: l’espace social, codifié, et la maison, où l’on peut tomber le masque, relâcher la vigilance. La vie qui compte, ici, se vit à l'intérieur.

 

Téhéran, centre-ville

Les jours dégagés, à Téhéran, on distingue les montagnes qui mordent le ciel à l’arrière-plan et donnent l'impression d'être dans un tableau de Magritte, dans un rêve… ou dans un film, quand la ville défile par la fenêtre du taxi, la radio allumée à fond. Ou dans un sketch, dans le compartiment féminin du métro, avec ses vendeuses ambulantes de bracelets, de foulards, d’éponges pour la vaisselle, sautillant avec la rame. Il m’aura fallu quinze jours pour maîtriser les transports dans la capitale : taxi collectif, taxi privé ("bebakhshid agha, darbast!"), minibus, bus, métro… et pour m’orienter dans son chaos. Il me reste de l’Iran comme un goût de Torshi, les légumes au vinaigre qui accompagnent les repas : acidulé, amer, doux, piquant, croquant, tout à la fois : les sensations, les émotions se superposent en couches. Et pas question de les démêler : c’est l’ensemble qui enivre et qui ne laisse qu’une seule envie, celle de revenir.

 

 

© 2016 Lettres Persanes. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, du contenu du site est strictement interdite sauf autorisation écrite de Lettres Persanes.