Embrouille franco-iranienne : peut-il échapper à la renégociation ? Veut-elle respecter ses engagements ?
03 September, 2018
Lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères le 30 août à Vienne, Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, a déclaré que « l'Iran ne pourra pas échapper à des négociations sur trois autres grands sujets qui nous préoccupent ».
Roohollah Shahsavar | Photo: Fars

Une déclaration qui a crée, encore une foi, une tension dans les relations diplomatiques franco-iraniennes. Pire, elle a dévoilé la situation extrêmement compliquée dans laquelle les deux pays se retrouvent, après la sorti unilatérale des États-Unis du Barjâm, (l'accord international sur le programme nucléaire iranien).

 « L'Iran ne pourra pas échapper à des négociations sur trois autres grands sujets qui nous préoccupent ». Cette phrase de Jean-Yves Le Drian a créé encore une fois un malaise diplomatique entre l’Iran et la France. Le ministre français des Affaires étrangères, lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères le 30 août à Vienne, a déclaré vouloir adresser un « message » à Téhéran dans le but de convaincre l’Iran à négocier sur trois autres sujet : « l'avenir des engagements nucléaires de l'Iran au-delà de 2025 ; la question balistique et le rôle que l'Iran joue pour stabiliser la région » selon l’agence de presse IRNA. Depuis, les médias iraniens se sont emparés de l’affaire avec une déferlante de réactions plutôt hostiles à l’égard du la chef de la diplomatie française.

Pourtant, M. Le Drian a insisté sur l'engagement des Européens à « trouver des mécanismes financiers permettant à l'Iran de continuer à commercer » librement avec d’autre pays. Mais son empathie avec l’économie iranienne n’a pas été suffisante pour que l’Iran passe à côté de son « message » initial.

Dès le lendemain, ‌Bahram Ghassemi, le porte-parole de la diplomatie iranienne, qui va bientôt occuper le poste d’ambassadeur iranien à Paris, a réagi fermement au « message » de M. Le Drian selon ISNA. « Les inquiétudes à tort et dues au manque de connaissances de certains pays sur l’Iran ».

« L’Iran a prouvé qu’il ne craint pas de la table de négociation »  a réagi le futur ambassadeur iranien à Paris. Alors que tous les efforts de la communauté internationale ont été « violés par certains partenaires du Ministère français des Affaires étrangères », les Européens se sont contentés seulement à faire « les déclarations politiques qui n’engagent à rien » rajoute M. Ghassemi. « Depuis la sortie unilatérale des États-Unis de Trump, ils étaient incapables de proposer, en contrepartie, des garanties nécessaires afin de préserver un accord qui a été un acquis important pour la diplomatie internationale. Il ne reste, hélas, aucune place pour faire la confiance pour un autre tour de négociation » affirme le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères iranien. 

« En ce qui concerne notre programme balistique, nous affirmons encore une fois qu’il s’agit d’un programme totalement défensif, local et légitime. Ce programme est extrêmement vital afin de protéger l’Iran et la population iranienne. Donc, il n’est pas du tout négociable », a-t-il conclu.

Selon l’agence de presse ISNA, « bien que les ministres des affaires étrangères européennes se manifestent opposés aux nouvelles sanctions américaines contre l’Iran, ils n’ont cependant rien réalisé de concret contre la sortie unilatérale des États-Unis de l’accord ». « Aucun des négociateurs avec l’Iran n’ont pas tenu leurs promesses » notamment pour la mise en place de contreparties économiques réelles proposées à l’Iran en l’échange de la suspension de son programme nucléaire.

Une situation « compliquée » pour l’Iran et l’Europe

Yukiya Amano, le directeur général de l’Agence internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) vient d’annoncer que l’Iran respectait ses engagements sur son programme nucléaire depuis la signature de l’accord international en 2015. L’AIEA a déjà validé les activités de l’Iran durant ses dix rapports réguliers. C’est dans le même contexte que l’Iran juge la demande de Jean-Yves Le Drian « excessive ». 

L’Iran et l’Europe se trouvent dans une situation « compliqué » explique le journal réformiste Etemad. « D’un côté, les Européens ont manifesté leur soutien politique et économique du Barjâm, mais en même temps ils n’arrivent pas à encaisser la sortie de leurs entreprises de l’Iran ». D’un autre côté, « il reste d’autres sources de désaccord entre les deux parties, et en même temps l’Europe doit montrer aux États-Unis que l’accord n’est pas un obstacle afin de rester ferme contre l’Iran » souligne le quotidien réformiste. L’accord dont les États-Unis se sont retirés unilatéralement en mai et qu'ils le jugent trop laxiste.

Le ministre français des Affaires étrangères, selon IRNA, a insisté jeudi sur l'engagement des Européens à « trouver des mécanismes financiers permettant à l'Iran de continuer à commercer » avec d’autre pays. « Avec l'Allemagne, nous sommes déterminés à travailler sur un outil de financement européen ou franco-allemand indépendant qui nous permettrait d'éviter d'être les victimes collatérales des sanctions extra-territoriales américaines », a déclaré lundi le ministre français des Finances, Bruno Le Maire dans le journal Bloomberg.

C’est dans ce contexte qu’on doit interpréter les malaises permanentes entre l’Iran et l’Europe alors que les deux cotés sont déterminés (ou déterminants ?) pour préserver leurs engagements dans le cadre de l’accord signé en 2015.

Zarif vient au secours

Pour apaiser l’ambiance, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, et son homologue français, Jean-Yves Le Drian, se sont entretenus dans une communication téléphonique, le samedi 1er septembre, selon l’agence de presse du gouvernement iranien IRNA.

D’après IRNA, il s’agit de « la deuxième conversation téléphonique entre les deux ministres des Affaires étrangères » au cours de la semaine du 26 août dont un qui a été effectuée juste avant la récente polémique.

Sous la pression du camp ultra-conservateur iranien, le chef de la diplomatie iranienne n’a pas eu d’autres choix que se montrer ferme contre ses adversaires intérieurs et diplomates vis-à-vis de ses homologues étrangers. Lors d’une séance de questions au Majlis, il a été contraint de se justifier au sujet de ses rapports jugés « imprudents » avec les Européens et particulièrement avec la France.

La France est d’accord avec Trump, mais en coulisse

L’impasse de la diplomatie européenne ne se résulte qu’en l’absence de son partenaire stratégique. Tant qu’elle ne trouve pas une porte de sortie face à l’extra-territorialité du droit américain, l’Europe aura du mal à se montrer crédible et fiable sur la scène internationale.

Bien que Donald Trump exige une prolongation plus large de la suspension des activités nucléaires iraniennes, fixée jusqu’à 2025 dans l’accord actuel, « il paraît que quelques pays européens comme la France se sont arrangés, en coulisse, avec les Américains à ce sujet » estime le journal Etemad. Mais il n’est pas assuré que le Guide de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, accepte un tel recul sur le programme nucléaire, considéré dans son pays comme une question de souveraineté nationale au delà d’un simple programme scientifique ou militaire.

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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