Pour l'espoir de la société iranienne plutôt qu'une pornographie de la misère
04 September, 2018
La situation des droits des femmes en Iran est malheureusement dans un état critique. C’est un fait. Mais à force de répéter cette vérité sans un travail de mise en contexte, nous avons fini par créer une image erronée de la femme iranienne, avec une approche misérabiliste.
Roohollah Shahsavar |

Nous nous souvenons des dernières émeutes de décembre 2017 en Iran. Pendant des jours, les commentateurs ont parlé de la contestation des femmes à propos du voile obligatoire, mise en place quelque années après la Révolution de 1979. La photo d’une femme courageuse qui a enlevé son voile en public circulait sur la toile ici en Occident. Mais peu de temps après, nous avons connu la réalité des événements. Comparé aux autres manifestations politiques auxquelles les Iraniens sont habitués, d’après les témoignages, peu de femmes ont été dans ces manifestations.

La photo de la femme en question était très touchante mais elle datait d’une période antérieure. On voit que la jeune femme n’est pas entourée de manifestants. Les passants et les voitures circulent normalement. Pourtant tous ces détails n’ont été vérifiés que des jours après la circulation des news. Or pendant des jours, beaucoup de médias pensaient que les manifestations avaient un lien avec le port du voile. On a beaucoup parlé de la situation des femmes en Iran, mais on n’a pas eu le temps de se pencher sur la situation économique du pays qui a engendré un tel mouvement de contestation.

Il existe un réel mouvement de contestation du mode de vie en Iran, notamment contre les restrictions que doivent subir les femmes. Il existe différentes formes d’expression de cette contestation, comme différentes formes de mobilisation. Par exemple, on voit des citoyennes iraniennes qui postent des vidéos de scènes de rue, de leur quotidien. C'est un moyen d'exprimer leurs frustrations sur leur quotidien. Les Iraniennes, très connectées et présentes sur ces réseaux ont déjà pris l’habitude de filmer ainsi leur quotidien.

Des images réelles qui ne reflètent pas la réalité

Néanmoins, les informations qui sont publiées dans les médias en Europe et aux États-Unis ne reprennent souvent qu'une partie des faits. On voit de plus en plus que les scènes de violence y sont amplifiées. Cela est peut-être parce que ce genre d’image est plus « sexy » pour les réseaux et les médias. Mais elle ne correspond pas à la réalité actuelle.

Bien que l’État iranien tende à imposer son mode de vie à une partie des femmes qui ne s’y adaptent pas et qui réclament plus de liberté, il serait naïf de croire que c’est la revendication de toute la société iranienne. Cela représente plutôt une confrontation entre deux modes de vie, entre deux perceptions différentes de cette société complexe : l’une veut imposer son modèle à l’autre.  Mais il ne faut pas la réduire à une confrontation entre les femmes et l’État. On a des citoyens des deux côtés. Un jeu qui n’est, hélas, pas équitable parce que l’un a assez de moyens et de ressources pour réprimer l’autre.

Récupération politique par les néoconservateurs américains 

Les questions de la condition des femmes et du voile obligatoire en Iran servent aussi d’argument politique à l’étranger. Aux Etats-Unis par exemple, quelqu’un comme Mike Pmpeo, secrétaire d'État des États-Unis, se montre très investi sur le sujet comme l’explique Azadeh Moaveni dans New Yorker.  Sur twitter, il poste de temps en temps des vidéos, des statistiques farfelues dont on ne connaît pas les sources.

On voit clairement une volonté de récupération politique de la part de la nouvelle administration de Donald Trump.  Le même gouvernement américain qui coupe les subventions aux associations pour les droits des femmes de son pays, qui se déclare contre l’IVG, se présente comme défenseur des droits des femmes en Iran. Il mobilise énormément de ressources financières et médiatiques sur la question. On a pu voir ces derniers temps surgir un certain nombre d’héroïnes iraniennes qui se sont autoproclamées représentantes de leurs concitoyennes.  Elles pilotent les opérations depuis Washington.

Beaucoup de féministes en Iran se plaignent de cette récupération du sujet par les milieux conservateurs américains. Pour Mehrangiz Kar, « il y a des différences considérables entre les revendications des féministes américaines et celles des féministes iraniennes ». Comme d’autres activistes de terrain en Iran, cette dernière s’inquiète du fait que leurs mouvements et actions soient repris par certains, ce qui pourrait diviser plus encore la société iranienne, laquelle a plus que jamais besoin d'être soudée pour résoudre des enjeux économiques, sociaux, ou politiques. C’est aussi prendre le risque qu’on oublie la vraie cause des femmes.

Une société avide d'espoir face à une pornographie de la misère

La société iranienne progresse avec une vitesse incroyable. Pour arriver à ce stade de bouleversement sociétal, il va falloir de l’espoir : celui de faire advenir changement et progrès. Il va falloir sinon se résigner face à la déception.

L'enjeu des activistes en Iran et des simples citoyens est de continuer leur lutte contre propagande des ultra-conservateurs au pouvoir d’un côté et récupération politique extérieure de l’autre. Cela reste le véritable enjeu des activistes des droits des femmes en Iran. Elles (et ils) essaient de ne pas tomber dans le piège de l’un ou de l’autre. Ce qu’on constate depuis quelques années, c'est que ces deux aspects ont réussi à injecter encore plus de frustration dans la société iranienne.

Malheureusement, les femmes vivent des pressions énormes, que ce soit en Iran ou aux États-Unis. Cela est dû aux sociétés patriarcales, à des différents degrés certes, mais c'est le cas partout. Montrer que la vie des femmes est une horreur permanente en Iran, ce n’est pas montrer la réalité.  Il y a beaucoup de preuves qui montrent le contraire. Il suffit de voir la supériorité des étudiantes par rapport aux étudiants en Iran.

Alors pourquoi ne pas critiquer les traitements médiatiques vis-à-vis des « Autres », notamment des femmes d’ailleurs ? C’est ce que j’appelle la « pornographie de la misère » : surfer sur les petites misères des gens, sans faire un travail de fond, pour attirer plus de lecteurs et de téléspectateurs. Ainsi, nous avons profité de l’occasion pour la critiquer.

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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