L'art d'anticiper une Révolution islamique - l'enquête qui a prévu tout en 1974
11 February, 2019
Durant les années 1973 et 1974, un petit nombre de chercheurs et de sociologues iraniens ont mené une enquête à travers du pays. Ils ont observé un changement important au sein de la société. Quatre décennies plus tard, un ouvrage vient d'être publié récemment sur ce sujet montrant comment la société iranienne a connu peu à peu une organisation islamique moderne. Ce changement a donné lieu quelques années plus tard à la Révolution islamique.
Rooh Savar | Photo: Manifestation révolutionnaire, Téhéran, le 7 février 1979, IRNA

« C’est surprenant pour nous aussi qui avons vécu la révolution, de voir après toutes ces années ce travail et de voir que la voix de la société n’a pas été entendue », témoigne deux sociologues iraniens, Abbas Abdi et Mohsen Goudarzi qui ont découvert récemment ces recherches et s’engagent à les publier en 2014, 42 ans après leur réalisation.

Ce livre intitulé “ Une voix qui n’a pas été entendue “ réunit deux vastes recherches menées à la demande de l’État. Une première enquête comparative au sujet de l’élite et de la jeunesse iranienne est réalisée par l’université de Téhéran. Une deuxième recherche réalisée dans 23 villes et 52 villages de différentes provinces iraniennes est en réalité la première enquête d’opinions à l’échelle nationale en Iran. Dans sa dernière ligne droite de traitement des données, l’université de Téhéran profite du jeune institut français de sondage d’opinion publique IPSOS.

À travers des documents publiés dans le livre, on peut voir clairement que les responsables du régime ne sont pas satisfaits du résultat de ces recherches, les critiquent et n’y accordent aucune importance.

À cette époque, l’Iran donne à l’international l’image d’un pays et d’une société qui se modernisent et s’occidentalisent rapidement. Néanmoins, ce travail montre qu’une autre réalité est présente dans les couches populaires de la société, ainsi que chez la jeunesse de la classe moyenne iranienne. L’image donnée par la propagande du régime du Chah est profondément déconnectée de la réalité.

« Ces recherches montrent la montée d’un désir et d’une volonté de retour à la tradition et à la religion parmi les élites et la population », s’expriment dans l’introduction de l’ouvrage les deux sociologues qui ont publié ce livre récemment. Impressionnés par la précision des résultats de ces rapports, ils faisaient eux-mêmes partis de la jeunesse révolutionnaire et avaient un rôle actif dans le mouvement qui a renversé le régime de Mohamad Reza Chah Pahlavi. Pourtant, tous les deux sont devenus critique contre le pouvoir actuel. Pour la petite histoire, Abass Abdi se trouve emprisonné vingt ans après la Révolution islamique. Son délit : mener et surtout publier les résultats d’une enquête qui montre que l’opinion publique iranien n’est plus hostile à l’égard des États-Unis.

 

 

La place indispensable de la religion dans le quotidien des Iraniens

La lecture de ce travail nous montre que dans les années 1970 « la société prend sa distance à l’égard de l’État et du régime. En revanche, elle se tourne vers la religion et la considère comme une réponse à ses problématiques ». La majorité des personnes interrogées se disent insatisfaites de la télévision nationale. Elles considèrent que les émissions de la télévision sont “non-spirituelles” et “immorales”. De plus, près d’un Iranien sur quatre ne va pas au cinéma parce qu’il considère cela comme un « péché ».

Les raisons pour lesquelles les gens ne vont pas au cinéma sont les suivantes : 23% considèrent qu’il s’agit d’un péché, 19% n’aiment pas, 18% n’ont pas le temps, 14% n’ont pas accès au cinéma et 10% n’ont pas les moyens financiers de s’y rendre.

Les questions simples mais précises posées par les sociologues de l’université de Téhéran en 1973-74 montrent que la société iranienne est toujours profondément religieuse et spirituelle. En effet, 89% des personnes interrogées disent qu’elles prient régulièrement, et qu’elles font des offrandes auprès du Dieu pour régler leurs problèmes quotidiens. Ou alors, 37% disent que s’ils étaient dans une position relativement confortable, ils dépenseraient leur argent dans des domaines religieux et spirituels, ou des activités caritatives. 

Il n’est donc pas étrange de voir une société ayant un lien quotidien si profond avec la religion chercher une réorganisation de sa vie religieuse. Une forte augmentation des livres religieux publiés à cette période, ainsi que l’ouverture des dizaines de centres religieux, n’étant pas sur le modèle traditionnel, seront des preuves indéniables de cette tendance. Selon les statistiques publiées dans l’ouvrage, de 1953 à 1963 seulement 10% des livres publiés sont consacrés à la religion contre 25.82% en 1972 avec la publication de 578 ouvrages religieux. « À la fin de l’année 1975, dans la ville de Téhéran, il existe environ 48 maisons d’édition religieuse dont 26% ont commencé leurs activités une dizaine d’années auparavant. » évoquent les chercheurs.

 

 

Les nouveaux centres religieux, organisation à part entier vers la Révolution

Entre 1961 et 1972 le nombre de mosquées passe de 293 à 700 dans la ville de Téhéran. En 1973, selon une enquête évoqué dans l’ouvrage, il existe 909 mosquées à Téhéran. Selon une autre réalisée fin 1975, il y aurait minimum 1140 mosquées. Ainsi, en 14 ans, le nombre de mosquées aurait été multiplié par 5 ne serait-ce qu’à Téhéran.

« Une majorité importante des personnes interrogées dit prier tous les jours : 83% contre 6% qui ne prie jamais. 79% des personnes disent jeûner pendant le mois du Ramadan tous les ans. Il n’existe pas de différence fondamentale entre les hommes et les femmes. »

Bien que la majorité des Iraniens pratiquent, d’une manière ou d’une autre, la religion, on observe néanmoins une différence générationnelle. 71% des personnes interrogées vont régulièrement à la mosquée dont 36% déclarent y rendre tous les jours. Pourtant, les jeunes sont moins nombreux à être attirés par le réseau des mosquées que les personnes âgées. Contre 84% personnes âgées de plus de 65 ans fréquentent les mosquées, les personnes âgées de 15 à 24 ans sont à 59% intéressés par le lieu traditionnel d’exercer leur culte.

À côté de la place importante des mosquées considérées comme le réseau religieux traditionnel, on assiste au développement des nouvelles organisations religieuses. Le rapport montre que en 1974, durant les mois de muharram et de ramadan (sacré pour les musulmans shi’ites), environ 12300 « Héy’at », une nouvelle forme d’organisation religieuse plus souple que les mosquées, se constitue à Téhéran. Ces groupes ont pour mission l’organisation des cérémonies religieuses comme Ashura. « La plupart d’entre eux sont créés après 1965 », selon les enquêtes réunies dans « Une voix qui n’a pas été entendue ».

 

 

Les banques islamiques, une machine puissante de financement de la révolution

Les données publiées montrent qu’en parallèle des organisations religieuses traditionnelles sous le régit du clergé shi’ite, un vaste réseau culturel et économique religieux se développe. Il profite beaucoup des moyens modernes et n’a aucun problème à entrer en politique, contrairement au clergé traditionnel. En réalité, c’est après la révolte dirigée par l’ayatollah Khomeini en 1963, contestant les réformes politiques et économiques du Chah, on assiste à  l’émergence de cette nouvelle organisation religieuse. Contrairement aux idées reçues, ce  n’est pas le clergé shi’ite à l’origine de la Révolution islamique. L’ayatollah Khomeiny s’appuie sur une nouvelle génération des jeunes musulmans politisés, qui s’oppose à la modernité imposée par le Chah, mais qui est en même temps hostile à l’islam politiquement timide et philosophiquement traditionaliste. De 1963 à 1979, Khomeiny aurait 16 ans pour forger son armée afin de renverser ses deux concurrences : le Chah, et le clergé traditionnel.

Les études menées remarquent la création de 32 banques islamiques à Téhéran entre 1969 et 1974. Ces petites banques locales qui ne chargent pas leurs clients d’intérêts financiers, jouent un rôle décisif de soutien économique à la population. Il s’agit des organisations financières indépendantes, inspirées par un modèle traditionnel de la solidarité. Mais dans sa nouvelle forme modernisée elles seront inédites dans l’Histoire d’Iran.

Une prédiction prophétique

En 1974, en conclusion de leurs recherches, nos chercheurs anticipent un bouleversement en voie de réalisation en Iran : « les pays en voie de développement et plus spécifiquement des pays comme l’Iran qui possèdent des ressources importantes, ont connu depuis plusieurs décennies un développement économique et social important. Nous pouvons dire qu’ils ont connu simultanément des révolutions économiques, politiques et technologiques. » en ce qui concerne l’avenir, Ils jugent « optimistes » la morale des Iraniens. « Notre pays, grâce à ses richesses économiques et culturelles aurait la capacité d’offrir au monde un nouveau modèle dans les domaines politique, économique, sociétal, éducatif et culturel » concluent-ils en 1974. Quarante ans après, nous pouvons dire que ce constat s’est réalisé avec la Révolution islamique, mais pas forcément dans le sens où les auteurs des enquêtes s’y attendaient dans « Une voix qui n’a pas été entendue ».

 

 

Rooh Savar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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