Critiques de : Sans sépulture et Têtes de pioche
L’abandon, la vengeance, la reconnaissance: les nouveaux leviers du cinéma iranien
11 June, 2019
Notre chronique cinématographique à l’occasion de la 7ème édition du festival Cinéma(s) d’Iran qui se tient à Paris du 12 au 18 juin au Nouvel Odéon.
Asal Bagheri | Photo: Capture d'écran de la bande-annonce du film Têtes de pioche

Un cadavre, des routes inanimées, une géographie peu connue du cinéma iranien, des retrouvailles et des histoires de famille à n’en plus finir, voici les ingrédients d’un road movie réussi, celui du jeune réalisateur iranien Mostafa Sayari.

Sans sépulture, libre adaptation du célèbre roman de William Faulkner Tandis que j’agonise, puise dans la littérature habituelle des huit clos familiaux. Dans l’espace d’une voiture (ou deux), trois frères, une sœur et un père quinquagénaire (ou sa dépouille !), se mettent en quête du village où le patriarche défunt aurait demandé à être enterré. Au fil de ce voyage forcé au cœur du désert iranien, alors que le cadavre du père se décompose peu à peu et qu’une odeur infâme remplit l’habitacle de la voiture, une autre recrudescence de puanteur se fait sentir : celle des secrets de famille.

Sans sépulture - Mostafa Sayari

Plans rapprochés sur les visages, noirs vêtements du deuil, couleur terre d’un désert filmé plan large, composent le chromatisme déssaturé de la photographie de ce convoi familial macabre. La caméra, souvent fixe, inerte et immobile comme la dépouille du père, semble le témoin impotent de la déliquescence en cours. Les cadres fermés, les champs/contre-champs ou encore des dialogues face caméra ou dos caméra (rarement en face à face ou dans un plan d’ensemble) traduisent encore le mal-être et la pesanteur. Et la diègèse du film est toute centrée sur la présence inaugurale du cadavre paternel et la recherche critique de son ensevelissement.

Pourtant le film parle autant sinon plus de l’existence que de la disparition, de l’enfance que de la fin de la vie. Le personnage de Majid (et son double enfant) dessine ainsi un parcours introspectif dans l’enfance, ses souvenirs, ses crises, son innocence, et la figure de la mère.

Bande-annonce de Sans sépulture (Hamtchenân ke mimordam)

Sans sépulture pointe d’une manière discrète et minimaliste les universaux à la fois simples et complexes de l’amour, la haine, l’abandon, la légitimité ou encore la reconnaissance et la vengeance. Ce film, dont le sujet et son traitement cinématographique sont assez inédits dans le champ du cinéma iranien, est un film à part, et à voir.

Dans un tout autre genre, Têtes de pioche, le cinquième long métrage de Houman Seyedi, est un drame social qui met en scène des laissés pour comptes, ces misérables, si prisés du cinéma contemporain iranien dit « social ».

Seyedi nous emmène dans les bidonvilles autour de Téhéran où misère, pauvreté, infection et abjection se côtoient. Shekour, le grand frère, est le patron, et c’est lui le patriarche. Il dirige une cuisine, mais une cuisine…de drogues. Il doit donc trouver/acheter des enfants abandonnés pour en faire ses soldats, ses « moutons » pour reprendre un terme du film. Mais le personnage principal de Têtes de pioche est surtout son frère, Shahin, joué par Navid Mohammad Zadeh, probablement le meilleur acteur iranien de sa génération, qui porte littéralement le film. Sa voix off ouvre et clos un récit dont la tension et les émotions, palpables, ne le font jamais basculer dans le misérabilisme. Filmer la misère est ici avant tout une esthétique, une grammaire, réinventées avec succès : ne pas tomber dans les clichés, au beau milieu du lieu commun de la pauvreté.

Bande-annonce  de Têtes de pioche (Maghz-hâ-ye kutchak-e zang zadeh) -

Têtes de pioche traite des sujets graves, de ces vies gâchées, de la loi de la jungle, de celles et ceux qui, ni méchants, ni gentils, sont obligés à composer, pour survivre, là où ils sont, point. L’art de Seyedi dans ce film haletant est d’introduire de bénéfiques moments de respiration et de poésie, qui lui donnent parfois une touche d’onirisme : un bain au milieu de nulle part figure un royaume…un fauteuil déchiré, un gramophone ou un mégaphone sont les objets fantastiques qui inspirent Shahin, cet homme doux, qui ne supporte même pas la vue du sang, en décalage avec toute cette violence du film, et son pessimisme de rigueur.

Certes Têtes de pioche est un film dur (avec quelques scènes de violence, jamais gratuites). Mais il développe une dynamique positive, malgré le cercle vicieux de la vie où les « moutons » restent les moutons tandis que seuls les « bergers » peuvent agir à leur guise. C’est ce qu’incarne le personnage de Shahin : celui qui dans sa naïveté et sa quête de reconnaissance/vengeance trouvera un salut, s’évertuant à sauver une sœur, un bébé ou encore un pote…

Tenter de prendre son destin en main coûte que coûte, trouver sa voie comme on peut, sortir des carcans (en dehors ou en dedans de soi-même) à tout prix, survivre ou succomber à la haine… voici ce que Tête de pioche et Sans sépulture, ces deux films aux univers radicalement distincts ont pourtant bien en commun à nous offrir, avec un certain brio.

Sans sépulture (Hamtchenân ke mimordam)

Réalisation: Mostafa Sayari
Iran, 2018, 74 min, couleur, fiction
Avec Nader Fallah, Elham Korda, Majid Aghakarimi, Vahid Rad
Scénario: Behnam Abedi, Mostafa Sayari, Hamed Hosseini Sangari
Image: Hamed Hosseini Sangari
Son: Mohammad Kianarsi
Montage: Hayedeh Safiyari
Production: Abbas Amouri
Distribution: Persia Distribution

Têtes de pioche (Maghz-hâ-ye kutchak-e zang zadeh)

Réalisation et scénario: Houman Seyedi
Iran, 2018, 102 min, couleur, fiction
Avec Navid Mohammadzadeh, Farhad Aslani, Farid Sajjadi Hosseini, Nazanin Bayati, Marjan Etefaghian
Image: Peyman Shadmanfar
Son: Mehran Malakooti
Montage: Houman Seyedi, Mehdi Sadi
Production: Saied Sadi
Distribution: Iranian Independents

La 7ème édition du festival Cinéma(s) d’Iran se tient à Paris du 12 au 18 juin au Nouvel Odéon. Pour vous renseigner RDV sur le site du festival.

 

 

Asal Bagheri
Spécialiste du cinéma iranien. Docteure (PhD) en Sémiologie à la Sorbonne-Paris Descartes,
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